VENU DU PÈRE, LE CHRIST RETOURNE AU PÈRE

1 Tm 1, 15-17 et 3, 16 ; Jn 16, 22-33

Lundi de la sixième semaine après Pâques – C

(17 mai 2004)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

nfin, Tu parles clair, il n'est plus nécessaire qu'on t'interroge". C'est la réaction des disci­ples au terme de ce long entretien de Jésus avec eux au moment où Il s'avance vers sa Passion. En effet, Jésus vient de dire une phrase qui d'une cer­taine manière résume toute notre foi dans l'Incarna­tion, dans la Pâque, dans la Résurrection, dans l'As­cension du Christ : "Je suis sorti du Père et venu dans le monde. Maintenant je quitte le monde et je vais ves le Père".

"Je suis sorti du Père". Cette phrase peut si­gnifier plusieurs choses. Dans la Trinité, dans la vie de Dieu, il n'y a pas de temps, il n'y a donc pas de succession. Il n'y a pas de moments successifs. Et si nous imaginons qu'au commencement, avant tous les temps, le Christ est né du Père, a jailli du cœur et de l'amour du Père, est sorti du Père, et que plus tard, Il a quitté la vie divine pour venir dans le monde, si nous imaginons les choses de cette manière, nous faisons erreur. Il n'y a pas de temps en Dieu, il n'y a donc pas de distance temporelle entre l'instant infini, éternel, le Christ jaillit du cœur du Père et puis, le moment où Il viendrait dans le monde. C'est le même moment, il n'y en a pas plusieurs en Dieu. C'est jaillissant du cœur du Père qu'Il s'élance jusqu'à nous, c'est d'un même mou­vement que le Christ Jésus, le Fils naît du cœur du Père et qu'Il vient jusqu'aux hommes pour leur ap­porter le Salut. Je suis sorti du Père, cela signifie donc la totalité du mystère qui relie le Fils au Père, tout à la fois sa génération éternelle, et puis sa venue dans le monde, son Incarnation. Du point de vue de Dieu, il n'y a pas de délai, il n'y a pas de succession.

Du point de vue du monde, par contre, le temps existe, et c'est à un moment donné de l'histoire du monde, que Jésus, que le Fils se faisant homme vient dans le monde. "Je suis sorti d'auprès du Père et venu dans le monde". Cette venue dans le monde nous ne devons pas non plus la concevoir comme un dépla­cement dans l'espace, comme si Jésus était quelque part aurifère du Père et qu'Il était venu ailleurs dans le monde pour nous rejoindre. Dieu est partout, le Père est aussi présent au monde qu'Il est présent à l'univers des anges, ou à l'univers inimaginable. Dieu est par­tout et Jésus ne quitte pas le Père pour venir dans le monde. C'est une façon de parler. Jésus s'adresse à nous avec les catégories de notre pensée, nous pen­sons tout dans le temps et dans l'espace, c'est pour­quoi Il utilise des paroles symboliques, des paroles imagées comme s'Il se déplaçait du Père vers le monde. "Je suis sorti du Père et venu dans le monde", cela équivaut à ce que dit saint Paul dans sa lettre aux Philippiens disant que "le Fils n'a pas voulu garder jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais qu'Il s'est anéanti pour se faire semblable aux hommes". Le déplacement du Christ n'est pas un déplacement dans l'espace, c'est un changement de manière d'être, de manière de vivre. Jésus qui est de toute éternité et pour toute éternité auprès du Père, partageant la vie du Père, la gloire du Père, l'éternité du Père, Jésus s'est anéanti, nous dit saint Paul. Cela veut dire que d'une certaine manière, Il n'a pas "voulu garder jalou­sement ce rang qui l'égalait à Dieu", Il n'a pas voulu continuer à vivre dans la plénitude divine, parce qu'Il a voulus se faire proche de nous et Il a donc accepté de mettre entre parenthèses sa manière divine d'être pour se mettre à notre portée et se faire l'un de nous. Sortir du Père et venir dans le monde, c'est pour le Fils renoncer pour un temps à son identité divine avec le Père dans le mode de vie, pour pouvoir pleinement épouser notre manière d'être. C'est ce que Jésus a fait, Il est né, Il a grandi, Il a appris, Il a souffert, Il a aimé, Il s'est réjoui, Il a partagé notre existence, Il a subi sa Passion, Il est mort. Il a suivi un itinéraire d'homme. Et pour cela il a fallu qu'Il mette entre parenthèses son éternité divine car sinon, sa nature d'homme et sa vie d'homme aurait été transfigurée de part en part, divi­nisée de l'intérieur, Il n'aurait pas pu suivre toutes les étapes d'un itinéraire humain, jusqu'à et y compris la mort. Mais, une fois que Jésus a vécu tout ce chemin d'homme, qu'Il s'est fait semblable à nous, une fois qu'Il est né comme nous, qu'il a grandi comme nous, qu'Il a aimé, qu'Il s'est réjoui, qu'Il a souffert et qu'Il est mort comme nous, alors Jésus quitte le monde, c'est-à-dire qu'Il quitte cette manière humaine et tem­porelle, douloureuse, difficile, mortelle d'exister, pour aller vers le Père, non point encore par un déplace­ment local comme s'Il s'élevait du monde vers un ailleurs. En fait, le Christ ne quitte pas plus le monde que le Père n'est absent du monde, Il retourne vers le Père, cela veut dire qu'Il retrouve cette manière divine d'exister, mais Il la retrouve non seulement dans sa nature de Fils égal au Père, mais aussi dans sa nature humaine qu'Il a prise avec nous, et ainsi, Il la transfi­gure et la fait entrer dans la plénitude de l'amour di­vin. Jésus, Dieu s'est fait homme, mais Il ne cesse pas d'être homme pour retourne dans le sein du Père, c'est à la fois comme Dieu et comme homme qu'Il épouse la vie divine qu'Il retrouve la Gloire du Père. Mainte­nant Père, dira-t-Il, "glorifie-moi de la gloire que j'avais près de Toi avant que sot le monde".

C'est cela la résurrection du Christ, c'est cela l'Ascension du Christ, c'est cela le chemin qu'Il nous prépare pour que nous aussi, marchant à sa suite, nous puissions nous échapper du temps, de la condition mortelle pour entrer nous aussi dans la gloire de l'amour éternel du Père que le Christ n'a jamais cessé d'habiter dans laquelle Il nous invite avec Lui.

Alors qu'approche le jour de l'Ascension, que ce mystère pénètre nos cœurs. Le mystère de l'Ascen­sion, c'est le mystère de Dieu le Fils devenu homme qui, comme homme retourne dans la Gloire divine pour préparer le chemin de ces hommes que nous sommes, à nous, ses frères, pour que nous aussi, comme hommes, nous puissions entrer dans la gloire et la joie de Dieu, afin que notre joie soit parfaite comme Jésus l'a promis.

 

 

AMEN