LA CEINTURE

1 Tm 6, 13-16 ; Jn 21, 15-19

Lundi de la sixième semaine de Pâques – A

(25 mai 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans le Nouveau Testament il y a deux épiso­des qui se ressemblent fort car il s'agit d'une histoire de ceinture que quelqu'un met à un autre personnage. Le premier est celui que nous ve­nons de lire, à la fin de l'évangile de saint Jean, après le repas au bord du lac, lors de la dernière apparition de Jésus après sa résurrection. Il s'agit donc ici d'une prophétie qui s'applique à l'apôtre Pierre. L'autre pas­sage est dans les Actes des apôtres et il s'applique à Paul, liant ici l'un et l'autre apôtre, Pierre et Paul dans une même destinée symbolisée par cette fameuse ceinture. Paul va vers Jérusalem et sur sa route, un prophète nommé Agabus le rejoint, prend sa ceinture et se lie les mains et les pieds en disant devant Paul : "Voici ce que dit l'Esprit saint : L'homme auquel ap­partient cette ceinture, les juifs le lieront comme ceci à Jérusalem, ils le livreront aux mains des païens." Et les compagnons de Paul, en entendant cette prophétie, veulent l'empêcher de monter à Jérusalem pour ne pas se laisser lier et emprisonner. Il s'agit donc, dans l'un et l'autre cas, d'une volonté qui repose sur Pierre et Paul contre non pas leur gré, mais peut-être la façon dont ils envisagent leur propre vie et leur propre ave­nir.

Il ne suffit pas de déclarer comme Pierre l'a fait trois fois : "Seigneur ! Seigneur ! tu sais tout, tu sais bien que je t'aime !" Jésus l'avait déjà dit : "Ce ne sont pas ceux qui disent "Seigneur ! Seigneur !" qui entreront dans le Royaume des Cieux." Il ne suffit pas d'avoir été renversé sur son cheval, à la porte de la ville de Damas, et d'avoir dit au Seigneur : "Que veux-tu que je fasse ?" Si nous nous arrêtons là dans notre vie chrétienne, simplement nous vivons la foi au niveau des mots, des sentiments, des illusions ou des rêves. L'amour que Dieu nous demande n'est pas simplement quelque chose de nos lèvres, n'est pas simplement quelque chose du cœur, c'est une réponse de l'être tout entier. Et pas simplement où Il nous pose la question, mais à tous les moments de notre vie, surtout ceux que nous n'avons jamais envisagés, sur­tout ceux qui, dans l'avenir, nous conduiront à choisir non pas ce que nous désirons, même si c'est appa­remment très bon et sincère mais ce que Dieu veut pour nous.

Jésus a dit à saint Pierre : "M'aimes-tu ?" et Pierre a répondu "Oui !" et Jésus signifie par cette parole à Pierre, à propos de sa ceinture, que lorsqu'il sera âgé, la façon dont Pierre devra montrer cet amour sera de se laisser guider toujours par la volonté du Christ sur lui et non pas par la sienne, fût-elle motivée par tout un tas de raisons spirituelles religieuses ou apostoliques. Et il en sera de même pour l'apôtre Paul, il refusera de s'arrêter sur son chemin vers Jérusalem, même si les chrétiens qui l'entourent veulent le rete­nir, et il montera à Jérusalem ou, de fait, il sera lié, enchaîné, emprisonné et plus tard conduit vers Rome. Et c'est à Rome que Pierre et Paul scelleront, dans leur martyre et dans leur sang, ce symbole de la cein­ture nouée autour de leurs reins, la volonté de Dieu sur eux.

Je ne sais pas si les deux apôtres auraient été d'accord avec cette phrase bien connue de saint Au­gustin : "Aime et fais ce que tu veux !" Je pense pour­tant que cette parole, équivoque peut-être, contient quand même le signe, l'absolu de cet amour qui est de faire ce que nous voulons mais à condition que notre volonté soit vraiment cette volonté amoureuse de faire ce que Dieu nous demande, par amour pour Lui. Alors nous allons demander, les uns pour les autres, puisque nous sommes l'Église de Pierre et de Paul, que ce symbole de la ceinture, nous puissions l'ac­cepter, l'accueillir pour nous-mêmes. Pour aujour­d'hui, oh c'est assez facile, nous connaissons notre vie. Mais ce qui est beaucoup plus difficile, ce qui sera la marque d'un amour beaucoup plus vrai, beaucoup plus libre, c'est-à-dire beaucoup plus libérateur, c'est de l'accepter pour demain, pour après-demain, jus­qu'au jour de notre mort, quelles qu'en soient les cir­constances et la forme.

Alors peut-être que nous ne déclarerons pas comme saint Pierre : "Seigneur ! Seigneur ! je T'aime" tous les jours de notre vie, parce que ce sera peut-être difficile de le chanter ou de le célébrer, mais en tout cas cela s'accomplira vraiment pour nous si nous acceptons que le Seigneur soit notre guide, soit notre Maître. Et je crois que c'est la condition sine qua non qui nous préservera de toute vieillesse de la vo­lonté et de la liberté, car c'est cela probablement qui renouvelle en nous cette jeunesse comme l'aigle qui est ce désir de suivre le regard de Dieu qui, du haut des cieux, trace dans notre cœur et dans notre vie, non pas nos voies mais les siennes pour que nous puis­sions, comme Il veut, le rencontrer, et donner notre vie pour Lui.

 

AMEN