LA VIE EST UN CADEAU DE DIEU
Ac 15, 1-2 + 22-29 ; Ap 21, 10-14 + 22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques – année C (25 mai 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, je voudrais commencer par une invitation. Comme vous le savez, l'Église en France a été invitée à prier pour les chrétiens d'Orient dans toutes les paroisses. C'est une chose très importante car il fut une époque où la France avait la garde spéciale des lieux saints, en raison d’accords entre François Ier et Soliman le Magnifique, les dessous de l'affaire n'étant pas très brillants. Il n'empêche qu'une tradition s'est gardée en France de prendre soin des lieux saints. C'est pourquoi par exemple le Saint-Sépulcre a été restauré par des architectes français et qu'aujourd'hui nous pouvons encore l'admirer, bien qu'il soit abîmé par les différentes péripéties de l'histoire.
Dimanche prochain il y aura donc une quête à la sortie de la messe. Vous serez sollicités par les chevaliers du Saint-Sépulcre pour contribuer, si vous le pouvez et si vous le voulez, à ce travail à la fois de maintien des lieux saints et en même temps d'aide au patriarcat de Jérusalem. Patriarcat latin, parce qu'hélas Jérusalem est encore le signe de la grande division entre les chrétiens. Chacun s'arrache les lieux saints, les double, les triple en fonction des besoins pour subvenir aux demandes des pèlerins. Mais cela peut être un geste de générosité qui garde sa signification.
J'en viens maintenant à Flore, Garance et Timothée qui vont aujourd'hui pour la première fois recevoir le corps et le sang du Christ. Vous faites une démarche très importante et je voudrais vous expliquer pourquoi. Quand Jésus a vu que son sort était jeté, Il a su qu'Il allait mourir. Au dernier moment de sa présence parmi nous, Il a tenu à réunir ses apôtres pour faire un geste que nous allons faire avec vous tout à l'heure. Il a rassemblé les apôtres et en prenant le pain qui était encore sur la table, Il l'a béni et leur a dit : « Prenez et mangez-en tous, ceci est mon corps. » Puis Il a fait la même chose avec la coupe de vin, parce que c'était un jour de fête et qu'à cette époque-là on ne buvait du vin que les jours de fête et Il leur a dit : « Prenez et buvez-en tous, car ceci est mon sang », c'est-à-dire ma vie. Vous êtes là aujourd'hui et nous sommes tous là parce que depuis deux mille ans nous croyons que ce geste est fondamental pour notre vie. Certes, la pratique religieuse n'a pas toujours un écho aussi merveilleux qu'on pourrait le souhaiter. Il n'empêche que, si aujourd'hui notre église est remplie par les croyants qui croient encore à l'eucharistie, c’est très important.
En effet, l'eucharistie fait le lien entre ce que nous sommes maintenant et ce que nous serons plus tard. Le pain que nous mangeons, le vin que nous partageons, c'est la vie de Dieu et cette vie ne vient pas de la terre mais de Dieu Lui-même. C'est pour cela qu'Il a dit : « Mon corps, mon sang. » Au moment même où Il savait qu'Il allait disparaître, Jésus a dit : « C'est mon corps, c'est mon sang, Je suis là au milieu de vous et Je veux rester au milieu de vous. » La chose la plus extraordinaire, c'est qu'au moment même où Il dit cela, les disciples prennent le pain. Il n'a pas dit : « Ouvrez la bouche », mais : « Prenez, ceci est mon corps ; prenez, ceci est mon sang. » C'est le geste de participer au même plat, à la même nourriture. Si vous refaites ce geste ce midi, c'est parce que vous voulez recevoir une nourriture qui, même si elle ressemble à du pain et à du vin, nous vient en réalité de Jésus Lui-même qui dit : « C'est mon corps, c'est Moi, vous Me recevrez Moi. »
C'est le grand problème des chrétiens aujourd'hui. Que fait-on en communiant ? Fait-on simplement un repas symbolique pour dire qu'on est tous ensemble et heureux de l'être, de partager un repas assez modeste, mais repas quand même ? Que se passe-t-il alors ? Nous sommes invités à nous réjouir, comme on le fait dans les repas, parce que Jésus est là. Ça pose la question suivante : comment Jésus peut-Il être encore là aujourd'hui ? Vous vous l'êtes peut-être posée parce que je sais que vous êtes très avisés au catéchisme et que vous posez des questions très astucieuses aux célébrations ou aux rencontres de catéchèse. Quel est le lien entre le fait de manger ici bas, de recevoir le corps et le sang du Christ, et d'autre part l'autre côté ? Y a-t-il une continuité ? Oui, il y en a une, car Jésus a dit, au moment où Il allait partir : « Je ne boirai plus du vin de la vigne, je ne mangerai plus avec vous jusqu'à ce que je sois avec vous de l'autre côté – du côté de la mort – et que là nous partagerons ma vie, mon être, mon sang et vous serez nourris de l'amour que Je veux vous donner. »
Chaque fois que nous célébrons l'eucharistie – souvent on n'y pense pas parce qu'on ne pense qu'à des petits détails anodins – au moment même où nous communions, nous commençons un grand repas de fête qui commence aujourd'hui dans toutes les communautés et qui se conclura un jour autour de Dieu, tous rassemblés par le Christ qui a donné sa vie, son corps et son sang pour nous sauver. La plupart du temps on n'y pense plus parce que c'est trop compliqué. On ne sait déjà pas ce qui se passe maintenant, alors allez savoir ce qui va se passer après. On a tort, car ce qui se passe actuellement c'est que nous recevons le corps et le sang du Christ qui nous nourrit, qui nous donne de L'aimer, de partager avec Lui tout ce qu'Il veut nous donner, c'est-à-dire son amour. Nous sommes là tous ensemble pour partager cela. C'est pour ça que vous avez invité tous vos amis, tous ceux que vous aimez dans vos familles. C'est pour dire que, quand on partage le corps et le sang du Christ, nous faisons un acte qui concerne non seulement notre vie maintenant mais aussi notre vie à venir.
Ça me permet de réfléchir avec vous au texte que nous avons entendu tout à l'heure. Il se situe juste après que Jésus a fait ce geste que nous allons faire tous ensemble et auquel vous allez participer pour la première fois. C'est quelque chose de très important. Que dit le Christ quand Il veut partager ses dernières paroles avec ses disciples ? Il leur dit : « Maintenant Je vais partir, vous ne Me verrez plus un peu de temps, et puis après, un jour, vous Me verrez. » Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu'au moment même où les disciples sont rassemblés pour la dernière fois et qu'ils commencent à pressentir que les choses vont mal tourner, ils posent des questions : « Pourquoi tout cela ? Pourquoi vas-Tu disparaître ? Pourquoi vas-Tu mourir ? » Là, Jésus dit une chose étonnante mais fondamentale : « Vous n'allez plus Me voir et vous pourrez penser que Je ne suis plus vivant. Mais rassurez-vous, Je serai toujours vivant et Je vous donnerai de Me voir vivant. » C'est pour cela que nous sommes là aujourd'hui, parce qu'on désire que le Christ soit vivant au milieu de nous. On désire que tout ce qu'Il porte d'amour, tout ce qu'Il nous a déjà livré quand Il était parmi nous sur la terre, que tout cela nous soit redonné sans cesse au fil des jours et des années de notre vie.
Cela veut aussi dire une chose très importante. Entre le monde où est Jésus, ce qu'Il appelle le Royaume de Dieu, où Il veut tous nous rassembler – il y en a beaucoup aujourd'hui dans le monde qui n'y croient pas mais nous, nous y croyons – et ce monde où nous sommes maintenant, il y a un point commun auquel il faudrait beaucoup penser, c'est le fait de vivre. Oui, il y a une continuité réelle entre le fait que nous menons actuellement la vie d'aujourd'hui et la vie que nous mènerons de l'autre côté. Vous me direz qu’il faut se méfier parce qu'on n'a peut-être pas envie de revivre la même vie de l'autre côté ! On laisse le Seigneur se débrouiller avec chacun d'entre nous ! Ce qu'Il dit, c'est que ce que nous sommes aujourd'hui est en continuité avec ce que nous serons plus tard. C'est pour ça que communier, vu ce qui nous est donné, c'est vivre par un acte très simple mais très beau. Comme le dit le Notre Père : « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien » c'est-à-dire ce pain qui nous permet de vivre jusqu'à demain. Quand on reçoit le pain du boulanger, il nous fait vivre toute la journée jusqu'au lendemain. Mais quand on reçoit le corps du Christ, c'est pour vivre au-delà même de la vie quotidienne, pour vivre tous les jours avec Lui dans l'éternité. Pour les chrétiens, puisqu'il y a continuité entre la vie que nous menons ici et la vie que nous mènerons avec le Christ, c'est la même vie. Oui, la même vie et c'est quelque chose de sacré. Quand nous avons reçu la vie de nos parents, il y a une continuité entre le premier moment de la constitution de l'embryon jusqu'à la fin de notre vie sur terre mais il y a aussi une continuité de fait, comme le dit le Seigneur : « Vous êtes semé corps corruptible et vous ressuscitez corps incorruptible. » En fait, chaque fois que nous venons à l'église pour recevoir le corps et le sang du Christ, nous venons demander au Christ que la vie que nous avons reçue ici-bas sur la terre soit transformée. Nous n'avons pas du tout les solutions et ce ne sont pas ceux qui voudraient nous imposer des formules de longue vie qui pourront nous éclairer sur le sujet. Il y a apparemment une rupture radicale qui s'appelle la mort, mais ce que nous croyons, c'est que cette vie continuera à se développer dans le mystère de notre vie avec Dieu pour toujours. C'est cela que Jésus dit à ses disciples dans l'évangile que nous avons lu : « La vie que vous avez maintenant, Je viens y apporter ma propre vie, pour que cette vie que vous avez reçue devienne vie éternelle, vie pour toujours. » C'est le cadeau de Dieu.
Nous sommes trop habitués à considérer la vie comme un seul élément de problème biologique : comment s'agencent les cellules ? Comment se transmet le génome ? Comment essayer d'améliorer les conditions face aux difficultés de la vie ? Le vrai problème n'est pas là. Ce n'est pas comment, mais ce qu'est la vie. C’est le don de Dieu, à travers l'humanité, nos parents. C'est la vie que nous possédons tous ici, le plus longtemps possible j'espère, mais c'est aussi la vie telle qu'elle est en train de germer pour nous conduire à la vie éternelle.
Il s'ensuit une chose très importante pour les chrétiens et qui est hélas débattue dans notre Assemblée nationale. Cette vie que nous avons reçue, c'est un cadeau. Beaucoup de gens ne considèrent pas la vie comme un cadeau : à eux de voir. Mais pour nous chrétiens, même si on en bave pendant la vie, il n'empêche que c'est un cadeau, c'est le don de Dieu, Il nous a donné la vie à travers le service de nos parents. Tout cela doit ressusciter et le problème n'est pas de savoir comment on va rabibocher les ossements ensemble comme le pensaient Michel-Ange et tous les peintres de la Renaissance qui voulaient nous montrer la résurrection avec des squelettes qui étaient en train de sortir de la terre. Ça, c'est notre mythologie moderne. Mais c'est le fait suivant : comment nous qui avons perçu, qui avons découvert la vie ici-bas, comment cette vie pourra-t-elle trouver sa plénitude de l'autre côté ?
Frères et sœurs, c'est pour cela que l'Église défend la vie. Cela n'est pas simplement pour arranger les choses ou pour imposer des exigences morales supplémentaires, bien qu'il s'agisse d'exigences morales. Ce ne sont pas uniquement des exigences chrétiennes, ce sont des exigences humaines normales sans perspective religieuse. Nous croyons que la vie que nous avons reçue n'est pas à vendre, ni à abréger, ni à augmenter, qu'elle est donnée telle qu'elle est. Nous essayons simplement de la vivre de la façon la plus loyale et la plus vraie possible et pour cela en la reconnaissant d'abord comme un don. Un don que nous avons reçu par nos parents mais aussi un don divin, parce que c'est Dieu qui en est la source.
Ainsi, quand on est rassemblé aujourd'hui pour cette eucharistie, nous fêtons simplement la générosité de Dieu qui nous a donné de vivre. Oh, il y en a toujours qui se plaignent : « Cela aurait été mieux si... Si j'avais été Dieu, je me serais fabriqué une autre vie. » Je laisse à chacun d'apprécier les résultats que ça donnerait à la fin ! On n'en sait rien. Là, ce que nous disons tout simplement mais qui est radical c'est : « La vie telle qu'elle m'a été donnée, je veux la vivre telle que Dieu me l'a donnée et ce n'est pas moi qui en suis le maître, je suis simplement celui qui a été comblé par ce merveilleux cadeau. » C'est pour cela que le Christ a dit : « Vous Me verrez, parce que Je vis et que Je vivrai. » Vous voyez maintenant l'importance que cela représente. Il dit : « Vous Me verrez », c'est-à-dire que ça sera véritablement une relation humaine, on verra le Christ ressuscité et nous, nous serons ressuscités avec Lui. Mais en même temps : « Vous vivrez et vous Me verrez parce que Je vis et que Je vivrai. » Nous avons reçu au baptême la source de la vie. Il s'agit maintenant que cette même source de vie se déploie dans toute sa beauté et dans toute sa grandeur à travers la vie que nous avons à mener et tout l'amour de Dieu que nous avons à découvrir. C'est ce qu'on vous souhaite aujourd'hui, chère Flore, chère Garance et cher Timothée. Amen.