COMME DES SARMENTS RECEVANT LA VIE DU CEP
Ac 10, 25-26 + 34-35 + 44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques – année B (5 mai 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, je vous ai déjà entretenus sur le fait fondamental que la première communauté chrétienne n’était pas naïve. Elle n’était pas simplement un lieu où l’on répétait les paroles du Seigneur sans y réfléchir. C’est une communauté qui s’est demandé comment elle pouvait naître et surgir après des événements aussi difficiles et tumultueux que la prédication de Jésus, qui n’avait pas rencontré toujours un enthousiasme tel qu’on l’imagine aujourd’hui, puis ses conflits avec les autorités juives de Jérusalem, puis la mort et surtout, cet événement mystérieux et inexplicable de la Résurrection.
Au fond, pour la première communauté chrétienne, au lieu de se dire simplement : on va répéter ce qui a été dit ou ce que le Maître a fait, c'est-à-dire de vivre dans la répétition et l’imitation, ce qui n’est pas nécessairement une manière très intelligente de faire tout ce que l’on croit être l’idéal, en réalité, il faut bien se dire que ce que le Christ avait fait, c’était inimitable. Les Apôtres ne sont pas des acteurs qui essaient d’imiter le Christ. Le croire serait complètement dissoudre la liberté et l’initiative qu’ils ont, parce qu’ils sont des hommes, et cela donnerait d’autre part des résultats assez pitoyables.
La première communauté chrétienne a donc eu dès le début l’intuition radicale que ce qui la faisait exister, ce qui donnait à chacun des disciples d’exister, ce qui faisait que la Parole était annoncée puis transmissible, ce n’était pas simplement une question d’imitation. Là encore, il faut se méfier de tous nos réflexes de psychologie de magazine du samedi-dimanche, le fond même de la constitution de l’Église n’est pas une aventure psychologique, on n’essaie pas de « faire comme ». Ils se demandaient donc : qu’est-ce qui a fait qu’aujourd’hui (peut-être une ou deux générations après, l’évangile de saint Jean a été écrit sans doute vers les années 80) ça a tenu, qu’est-ce qui a fait que nous croyons que ça va continuer ? Ce n’est pas comme Madame Bonaparte, « pourvu que ça dure », c’est « ça va durer ». Pourquoi ?
C’est une chose assez mystérieuse et étonnante pour la première communauté chrétienne elle-même. Quand on l’imagine dans cette espèce d’enthousiasme où tout va bien, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, ce n’est pas vrai. Il suffit de lire la prédication de saint Paul dans les Actes des Apôtres, avec toutes les difficultés qu’il y a eu dès la première communauté à Jérusalem qui a dû fuir au bout d’une dizaine d’années à peine après la mort de Jésus. Ça n’allait pas très bien. Ils avaient fait l’expérience de quelque chose qu’ils ne maîtrisaient pas, qui leur était donné et proposé.
C’est ce qui explique le texte que nous venons d’entendre dans l’évangile. Vous l’avez déjà vu dimanche dernier. Jésus dit : « Je suis la vigne ». Il dit que le Père est le vigneron, propriétaire de la vigne, puis « Je suis la vigne ». C’est toujours très difficile à traduire : « Je suis le pied de vigne ». Alors que dans l’Ancien Testament on parlait toujours de la vigne au sens collectif, la vigne comme maison d’Israël, tous les Israélites, là, Il l’applique à Lui. C’est la seule fois dans la Bible que quelqu’un se proclame « Je suis la vigne ». Cela veut donc dire qu’Il est un pied de vigne, une source de vitalité pour un arbre, c’est Lui qui est le seul. Mais Il ajoute aussitôt « et vous êtes les sarments », ce qui pose le principe fondamental d’une continuité. En effet, si le Christ est la vigne et que nous sommes les sarments, il y a un lien de continuité qui permet aux sarments de se démultiplier sur le pied de vigne autant qu’il le faudra. Il y a donc une continuité réelle que le Christ annonce juste au moment où Il va mourir. Il dit : « Je suis la vigne et vous êtes les sarments » ; vous n’êtes pas des magnétophones, ni des appareils photographiques si perfectionnés soient-ils, vous êtes les sarments, c'est-à-dire vous êtes greffés par un lien vital à Moi, qui suis le pied de vigne. Voilà déjà la première chose.
Mais la deuxième chose est presque encore plus importante. C’est bien d’avoir une vigne, encore faut-il que ce soit vivant. Si les sarments sont morts, s’ils ne portent pas de fruits, on les coupe, on les fait sécher, on les jette au feu et ils brûlent. Il faut que ce soit un organisme vivant, mais comment fait-il pour être vivant ? C’est dans ce contexte-là que Jésus proclame que nous sommes greffés, c'est-à-dire que nous vivons de la vie même de Jésus, mais pourquoi et comment ? Et c’est là le passage le plus éblouissant de tout le Nouveau Testament, car Jésus dit : « Demeurez en Moi comme Je demeure en vous » et « demeurez en Moi comme Je demeure aussi dans le Père ». Là, Il affiche une continuité que seule permet la comparaison avec un arbre, avec un être vivant : la continuité de la présence et de la communication du dynamisme. Et donc, dans cette communion-communication de la vie, c’est là qu’est tout le mystère. C’est là où Jésus explique à ses disciples quelque chose que nous avons un certain mal à comprendre, mais qui est fondamental, c’est que Jésus, à ce moment-là, découvre dans la relation qu’Il va avoir avec ses disciples et que les disciples vont avoir avec Lui, quelque chose de comparable à la relation qu’Il a avec son Père, ce qu’Il appelle l’amour.
Tout cela n’a rien à voir avec les présentations utilisées aujourd’hui pour parler de l’amour. Jésus dit qu’il y a une communication réelle de l’amour qu’Il veut nous donner : cet amour vient du Père, Il Lui est communiqué par le Père. Il demeure dans le Père et le Père demeure en Lui. Pour Jésus, Lui-même, lorsqu’Il est sur la terre, ne dit pas qu’Il invente une relation avec ses disciples. Il serait à ce moment-là un fondateur de religion. Il n’invente rien, Il ne fait qu’appliquer à la relation qu’Il a avec ses disciples, le petit groupe des douze présents autour de Lui et ceux qui plus tard continueront, la relation qu’Il a Lui-même avec son Père. Pour Jésus Lui-même, l’amour n’est pas une chose qu’Il invente comme une loi, même s’Il dit « mon commandement, le voici ». Il propose à ses disciples de pouvoir s’aimer les uns les autres parce que Lui est aimé par le Père. Cela touche une des choses les plus fondamentales de notre foi. Quand le Christ dit : « Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés », le « comme Je vous ai aimés » est possible parce que Lui-même est aimé. C’est sans doute le plus mystérieux.
La plupart du temps nous imaginons que Jésus nous donne la force d’aimer, mais Lui-même, d’où la tient-Il ? Il nous dit qu’Il reçoit la force d’aimer uniquement parce qu’Il est aimé. Ça inverse toutes les manières habituelles que nous avons de voir la réalité de l’amour. Nous considérons toujours l’amour comme un acte qui nous porte vers quelqu’un, dont nous avons l’initiative et dont nous sommes la source, et Jésus dit : « Vous n’êtes pas la source que vous avez dans votre cœur, c’est Moi qui en suis la source et si vous cherchez comment fonctionne la source, Je vous dirai que la vraie source est encore au-dessus de Moi : elle est dans le Père ». Ça veut dire exactement qu’il n’y a jamais d’amour comme une sorte de pur acte d’initiative, sauf dans le cœur du Père ; c’est ce que Jésus vient dire et c’est pour ça qu’on a entendu dans l’épître de saint Jean, le même auteur, ceci : « Dieu nous a aimés le premier », c'est-à-dire que le Père est source de l’amour. De même que nous-mêmes, sur le plan humain, très modestement, nous apprenons à aimer et à nous aimer les uns les autres, parce que nous sommes aimés d’abord, il se passe pas mal de temps avant que nous commencions à réaliser que nous sommes capables d’aimer parce qu’on nous a appris, on nous a donné la joie d’aimer. Mais là, c’est encore plus radical, nous ne pouvons pas l’apprendre nous-mêmes puisque le Christ Lui-même nous présente cet amour comme quelque chose qu’Il a reçu du Père. Certes, Il le Lui renvoie en parfaite cohérence et en totalité, mais Lui-même sait qu’Il est aimé par son Père et Il nous dit : « Si vous êtes mes disciples, vous allez vous aimer les uns les autres ». C’est là où c’est intéressant : saint Jean est en train de "casser la baraque" car jusque-là on disait que pour être un bon juif, pour avoir une bonne relation avec Dieu, il fallait être exactement dans les commandements et les normes de la Loi, et on se dit : la Loi commande et moi, je le fais. L’initiative ne vient donc pas de la Loi, elle vient de moi, tandis que là, Jésus dit précisément : « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres ». Je suis à la source de l’amour que vous avez les uns pour les autres, mais Moi-même, Je ne suis pas la source de cet amour, Je l’ai déjà reçu.
Cela veut donc dire que, pour chacun d’entre nous, si nous croyons simplement qu’aimer, c’est d’abord affirmer soi-même qu’on a de l’amour pour quelqu’un, ce n’est pas encore tout à fait ce que Jésus voulait. Il voulait dire : quand J’aime, Je reconnais que Je peux aimer parce que Je suis aimé. C’est la seule chose qui permet de comprendre pourquoi Il dit que s’aimer les uns les autres est un commandement, car vous le savez bien, c’est toujours un peu difficile et délicat quand on considère le thème de l’amour, de dire : l’amour sur commande, c’est un peu fatigant, ça a des limites, il y a des moments où c’est un peu épuisant. Précisément, c’est un commandement, non pas parce que ça s’impose, mais parce que le Christ le propose. L’amour n’est pas quelque chose qui s’impose comme une discipline à observer, l’amour est le moment où on reçoit un amour plus fort et plus grand, qui nous permet de nous aimer et d’aimer les autres.
Frères et sœurs, c’est sans doute un des passages les plus mystérieux et les plus décisifs de notre foi. Quand on dit qu’on croit en Dieu Père, on dit qu’il n’y a qu’une source d’amour, c’est le Père, que le Père a manifesté tout son amour en aimant son Fils et en Lui demandant de L’aimer en répondant à l’appel qu’Il a adressé à tous les hommes. Le Fils est venu et Il nous a présenté son amour comme quelque chose qu’Il voulait nous donner mais qui ne venait pas de Lui. À partir de ce moment-là, Il nous a présenté la vie des disciples du Christ non pas comme un commandement qui s’impose mais comme une proposition qui vient de Dieu Lui-même, cela peut paraître étonnant mais c’est la réalité des choses, c'est-à-dire que quand nous aimons, comme membre de la communauté chrétienne, l’amour qui nous permet d’échanger, de fonder, de réaliser un certain nombre de très belles réalisations dans notre vie spirituelle et humaine, c’est donné, c’est "cadeau".
Aujourd’hui, c’est ce que le Christ dit à ses disciples : « De toute façon, ne vous faites pas de soucis pour la suite des opérations, Je vous ai aimés, et Je continuerai à vous aimer et ce sera toujours "cadeau" ». C’est un peu ce qui justifie à la fin de cet évangile qu’Il dise « pour que votre joie soit parfaite ». Si aimer est une sorte d’effort, si c’est une sorte de prise de responsabilité où on dit : « c’est moi qui prends l‘initiative », c’est sans doute très courageux, ce n’est pas encore parfait, ce n’est pas encore donné, ce n’est pas encore "cadeau". C’est cela qui est dommage, c’est qu’aujourd’hui, on n’ait plus ce sens de la joie qui consiste simplement à se réjouir de ce que l’amour a été donné. C’est vrai que quand on regarde le monde d’aujourd’hui, on s’aperçoit que ce n’est pas souvent que l’amour est considéré comme un cadeau, c’est considéré comme un dû, comme une récompense, comme une convenance, mais là, c’est beaucoup plus profond et beaucoup plus essentiel, c’est que si l’amour est donné, comment voulez-vous que cela suscite autre chose que l’acquiescement de la joie et du bonheur ?