DIEU À DEUX MAINS

Ac 8, 5-8 + 14-17 ; 1 P 3, 13-18 ; Jn 14, 15-21
Sixième dimanche de Pâques – année A (14 mai 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Vous recevrez un autre Paraclet, ce sera l'esprit de vérité.

Frères et sœurs, il y a une objection assez désolante et très décourageante pour les chrétiens aujourd'hui, quand on entend de la part de gens qui regardent l'Église d'un peu loin – le point de vue de Libé et du Monde, si vous voulez – cette critique : « Ah Jésus, je voudrais bien y croire (ça ne veut pas dire qu'on y croit pour autant), mais alors l'Église… ». Il y a comme une sorte de brisure. « Jésus est sans doute un prophète (les musulmans le reconnaissent aussi d'ailleurs) ; mais ce qui a suivi, on ne garantit rien ».

Par conséquent, petit à petit dans notre société, surtout chez les Occidentaux à l’esprit critique, on en arrive à dire que « le Christ, c'est bien, Il a été un des grands éducateurs de l'humanité, ça a plus ou moins bien marché, mais là où ça a le moins bien marché, c'est dans l'Église ». Finalement, « aimez-vous les uns les autres », c'est la devise de toutes les associations philanthropiques de la création. Là, tout le monde s'y reconnaît et on fournit des efforts dans ce sens-là. Mais le reste ? Dire que l'Église est quelque chose de spécifique ! On a toujours l'impression que vu ce qui s'est passé, vingt siècles d'histoire… Vous connaissez toutes les rengaines : les croisades, l'inquisition et maintenant les curés pédo-criminels, etc. La litanie est très longue et par conséquent petit à petit, ça dévalorise le sens de ce qu’on pourrait imaginer qu’est l’Église.

Alors frères et sœurs, c'est peut-être pour ça que Jésus a dit un certain nombre de choses avant de quitter définitivement ses disciples et que, c'est le plus intéressant, les premières communautés, pas simplement les douze disciples – qu’on nomme parfois les cinq cents frères de Jérusalem – qui ont réfléchi après la mort de Jésus, se sont posés la question : « Quel est le lien entre Jésus vivant sur la terre, prêchant, nous annonçant un évangile extraordinaire entre cette période merveilleuse où on constate des miracles qui séduisaient tout le monde etc., et maintenant cette pauvre Église qui, après vingt siècles d'existence, rame beaucoup pour faire valoir un petit minimum de sa crédibilité ? » Il ne faut pas s'affoler : déjà au IIe siècle, un auteur, le Pasteur d’Hermas (je ne sais pas s'il était prêtre ou évêque), disait qu'il avait eu une vision et qu’il voyait l'Église comme une vieille dame. Pas très flatteur comme portrait, n'est-ce pas ? L'Église était une vieille dame qui n'avait plus beaucoup de moyens de se défendre et qui était véritablement en perte de vitesse. Ça nous console parce qu’il a vu ça au IIe siècle, et ça a quand même tenu jusqu’au XXIe siècle. C'est encourageant !

Mais le problème de fond reste ; ça a été au cœur des communautés chrétiennes. Et l'évangile de saint Jean, de ce point de vue-là, est un des points les plus extraordinaires de ce que nous professons. L'Église est loin d'être une espèce de société naïve, ce que j'appelle habituellement l'association loi 1901 "souvenir de Jésus-Christ". L'Église dès le début s’est dit : « Par rapport à ce que les premiers témoins ont vécu, et ce que nous vivons aujourd'hui dans les deux ou trois premières générations, quoi de semblable ? Qu'est-ce qui s'est maintenu ? » Au fond, les premiers témoins étaient capables de dire : « Ce Jésus qui a été crucifié, nous en sommes témoins, Dieu l'a fait seigneur et Christ. » C'est pour ça que le témoignage apostolique est irremplaçable, car les apôtres sont les premiers qui ont dit : « Celui qui avait vécu parmi vous et qui a été mis à mort sur la croix, nous l’attestons, nous L'avons vu ressuscité ». Eux, en quelque sorte, assurent la continuité de la mort à la résurrection. Mais après ? Ça n’allait pas de soi. Dans un autre texte de l'Écriture, l’apôtre Pierre écrit à des chrétiens et leur dit simplement son émerveillement : « Sans L'avoir vu, vous L'aimez ! » C'est extraordinaire. Les apôtres eux-mêmes qui avaient pourtant de quoi s'émerveiller de la mort et de la résurrection du Christ, quand ils voient les communautés naître, surgir et avoir la foi, se disent que ce n'est pas possible. « Comment font-ils pour croire, et d'une certaine façon ici, c'est croire aussi bien que nous puisque vous êtes attachés au Christ de la même manière que nous. Nous, grâce à nos souvenirs, mais vous, vous n'avez plus ça. Vous aimez le Christ ».

Mais comment se fait-il que l'affaire ait duré ? Remarquez-le, non pas sur le mode d'une période de deuil. Normalement, sauf quelques exceptions, la vie de l'Église n'est pas de faire sans cesse un deuil, ni de vivre sans arrêt en se souvenant : « Ah ! mon Dieu ! comme c'était bien autrefois ! » Il y en a encore des relents aujourd'hui, des gens qui trouvent que c'était beaucoup mieux avant. Le petit passage des Actes que nous avons lu tout à l'heure est tout à fait typique. Dans la communauté de Jérusalem qui est la communauté pilote, ça ne marche pas, ils sont persécutés. Que font-ils ? Ils vont s'établir dans la grande capitale, la métropole du coin qui s'appelle Antioche. Ils s’y installent. Et ça marche. On envoie alors des émissaires par prudence. On veut voir si ça marche comme chez nous.

Ce qui a étonné les disciples, c'était que ça continuait et même malgré eux puisqu’à certains moments, ces nouvelles communautés accueillaient la foi et l'évangile sans que les disciples aient été pour beaucoup dans cette affaire. Ils se rendaient bien compte du décalage qu'il pouvait y avoir entre d’une part ce qu'ils disaient, ce qu'ils racontaient, ce dont ils témoignaient, et d'autre part la vitalité des communautés. Au fond, les communautés à Éphèse, Corinthe ou Antioche, étaient aussi vivantes que celle de Jérusalem qui a quand même fini quasiment lefebvriste. C’était assez surprenant pour eux. Et non seulement ces communautés apportaient le même témoignage, mais davantage encore en ce qu’elles découvraient d'autres manières de croire et d'adhérer à la foi, à l'Évangile et au Christ. Et ça, c'est assez étonnant. Les communautés en étaient conscientes.

On ne l’imagine pas aujourd'hui, mais le lien entre les communautés était extraordinaire. Saint Paul avait fait bien mieux que la collecte du denier de l’Église dans le diocèse. Il était capable de dire aux Corinthiens, aux Philippiens, à toutes les communautés qu'il avait fondées : « Nous avons reçu l'évangile parce qu'il y a la communauté de Jérusalem qui s'y est mise, elle aussi. Comme ils n’ont absolument aucune ressource financière, il faut les aider ». Et c'est ainsi que fut inventée la quête. Saint Paul n’était pas bête, il disait aux gens : « Je vous envoie un petit message, mais n'attendez pas que j'arrive pour mettre votre obole parce qu’alors, le don sera faible. Mais ramassez, rassemblez vos dons toutes les semaines… », et ça a donné le système de la quête. L'initiative de la communion entre les communautés est quand même extraordinaire et ça a duré. D’une certaine façon, c’est révélé !

Il est certain qu’au fur et à mesure que les communautés se sont développées, elles ont apporté du nouveau, ne serait-ce que leur propre histoire, leur propre langue, leur propre pensée. Parmi les communautés grecques, où des gens avaient étudié la philosophie, on s’est posé des questions à partir de la philosophie reçue ; mais où était le moteur ? Où était le principe de cette innovation pour ainsi dire permanente ? Pourquoi les communautés ont-elles non seulement duré, mais duré en épousant toutes les possibilités de l'histoire propres à chacune de ces communautés ? On ferait bien de s'en rendre compte aujourd'hui. Si on croit que l'Église, c'est de tous penser absolument pareil et d'avoir tous le même profil et les oreilles dans le sens de la marche, il n’est pas sûr que ce soit véritablement la meilleure conception qu'on puisse avoir de l'Église. Eh bien, ils avaient une réponse. Ils se souvenaient d'une parole que le Christ avait dite : « Je ne vous laisserai pas orphelins et je vous donnerai un autre Paraclet ». Que veut dire un Paraclet ? C'est quelqu'un qu'on appelle au secours, Παράκλητος. On est dans une situation difficile, on demande une aide financière, spirituelle, etc. à des proches, des amis et connaissances ; des liens de solidarité, d’entraide. Ici, il s'appelle Paraclet, c'est-à-dire "Celui qui est là maintenant".

C'est l'autre Paraclet. En effet le premier, c'est le Christ Lui-même. Il est le premier Paraclet. C'est celui qui est venu dans le monde au secours de l'humanité. Mais au moment où Il va mourir, où Il va passer de ce monde au Père, Il dit : « Je vous enverrai un autre moyen de secours pour que vous croyiez et que vous constituiez des communautés ». De cet autre Paraclet, Il dit : « C'est quelqu'un que Je nomme l'Esprit de vérité. » C'est quand même drôlement important. Pourquoi « vérité » ? Il s'agit de garantir que « ce que Je vous ai dit reste toujours vrai, et c'est aussi vrai que tout ce que Je vous ai dit ». Contrairement à ce qu'on pense, les communautés chrétiennes ne sont pas aujourd'hui plus faibles qu'auparavant, au contraire. Normalement, l'histoire des communautés chrétiennes est roborative : c'est un fortifiant. Le fait que le message de l'évangile passe de la première génération à la suivante puis de génération en génération, n'est pas un processus de dégradation. C’est ce que croyaient la plupart des anciens ; ils pensaient que quand on était une communauté, à la génération suivante, ça irait de plus en plus mal. C'est d'ailleurs ce qu'on sous-entend quand on dit : « Oh oui, de notre temps ! », d'un air de dire « avant c'était beaucoup mieux ». Si c’est prisé dans l'éducation nationale, ça ne devrait pas l’être dans l'Église parce que lorsqu’on reçoit l'autre Paraclet, c'est celui qui témoigne que ce que nous vivons aujourd'hui, ce que nous partageons aujourd'hui, les gestes que nous posons aujourd'hui sont aussi vrais, aussi nécessaires et aussi authentiques que ceux de la première communauté chrétienne. Je ne vous dis pas ça simplement pour vous remonter le moral. C'est la vérité.

Nous croyons que l'Église aujourd'hui est le peuple dans lequel le Défenseur est le Paraclet, Celui qui soutient, Celui qui accompagne, Celui qui vient au secours ; en fait le meilleur surnom du Saint-Esprit, ne serait pas « défenseur », ce serait plutôt « secouriste ». C’est ça l'Esprit Saint, c'est le secourisme. « J'ai été le premier à vous secourir quand Je suis venu parmi vous, J'ai donné ma vie pour ça. Mais maintenant, puisque Je retourne au père, Je vous enverrai un autre Secouriste. C'est le Défenseur, Celui qui porte en Lui tout autant la vérité que Moi, Je vous l’ai déjà apportée, et qui va la maintenir à travers toute l'histoire de l'Église et du monde ».

Là est la différence entre les deux. Le Christ est venu pour prendre chair ; Il est venu dans un lieu, dans une communauté, Il a choisi des hommes, Il a vécu avec les uns et les autres, Il a accepté que le salut passe par une aventure personnelle et humaine limitée, située dans le temps. Et ce que Jésus dit : « Ça, ça vous a changé le cœur, et Je vous promets que celui que Je vous enverrai garantira en vérité que ce qui s'est passé en vous continuera à se passer dans toute l'Église ».

Frères et sœurs, c'est ce qu'on appelle véritablement de la coopération ou je ne m'y connais pas. C'est pour ça que saint Irénée a représenté Dieu en disant : « Dieu a deux mains, il y a le Christ, le Verbe, par qui tout a été fait et par qui tout a été sauvé, et la deuxième main, c'est le Saint-Esprit, c'est Celui par qui cette action du Christ est diffusée à travers le monde entier parce qu'elle a eu lieu d'abord dans un homme ».

C'est extraordinaire de pouvoir croire ça. Vous voyez, peu de religions ont essayé de réfléchir autant sur le problème de la genèse du phénomène religieux. Généralement, on veut un petit peu cacher les choses et ne pas trop dire ce qui se passe. Mais pour nous, chrétiens aujourd'hui, quand nous sommes des disciples du Christ, nous avons l'autre Secouriste, l'autre Consolateur, celui qui vient pour que nous découvrions en toute vérité avec sa garantie.

Et ça a une petite conséquence par laquelle je termine. Si c'est Lui qui garantit la vérité, gardons-nous bien de croire que c'est nous qui possédons la vérité. C'est quand même un problème assez délicat. Aujourd'hui, nous vivons dans une atmosphère interculturelle et interreligieuse qui, à certains moments, devient de façon très pénible, intolérante. Il n'y a qu'un moyen d'être vraiment croyant et vraiment tolérant au grand sens du terme : savoir que la vérité qui nous a été donnée est garantie, non pas par nous-mêmes, mais que là, nous ici, aujourd'hui, si nous sommes présents et si nous partageons le pain et le vin, qui sont le corps et le sang du Christ, c'est parce que l'Esprit garantit la vérité du geste que nous faisons, qui est conforme à celui que Jésus au dernier jour de sa chair, a donné à la communauté : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ».

Frères et sœurs, voilà qui nous invite à beaucoup réfléchir au moment où nous entrons dans cette fête de l'Ascension qui aura lieu jeudi prochain, c'est-à-dire au moment où nous voyons le passage. Vivons comme des passeurs guidés par cette présence, cette astuce et cette finesse d'action de l'Esprit Saint. Peut-être que nous nous en sentirons un peu mieux.