JÉSUS NE FICHE PAS LA PAIX, IL LA DONNE
Ac 15, 1-2 + 22-29 ; Ap 21, 10-14 + 22-23 ; Jn 14, 23-29
Sixième dimanche de Pâques – année C (22 mai 2022)
Homélie de Mgr Christophe DUFOUR
« Je vous laisse la paix, Je vous donne ma paix » dit Jésus.
Quelle est cette paix que le Seigneur nous donne ? Cette paix, nous le savons, est un cadeau précieux. Mais quelle est-elle ? C'est la méditation que je vous propose ce soir. Cette paix, nous la désirons, n'est-ce pas ? Est-ce que vous la désirez, les enfants, cette paix de Jésus ? Bof… (rires de l'assemblée) Est-ce que vous la désirez, cette paix de Jésus ? Je me souviens, j'étais il y a quinze jours dans une paroisse, je rencontrais tous les enfants du catéchisme et j'ai compris qu'ils désiraient la paix, savez-vous pourquoi ? Parce que dans le dialogue que j'ai eu avec eux, la moitié des questions qu'ils m'ont posées étaient sur la guerre en Ukraine. Alors j'ai vu que dans leur âme, ils désiraient la paix. Je crois que nous tous aussi, n'est-ce pas, nous désirons la paix. Nous la désirons, cette paix que Jésus vient nous donner. Les temps sont incertains. Aujourd'hui, on pourrait faire la liste : Covid, guerre en Ukraine, réchauffement climatique, etc. On m'a même dit que les pulsions suicidaires étaient en augmentation chez les adolescents. Ces temps incertains ne nous laissent pas en paix. Voilà deux mille ans que la paix nous est donnée et notre humanité n'est toujours pas en paix. Quelle est donc cette paix que Jésus nous donne : cadeau intemporel, cadeau virtuel, cadeau imaginaire comme un rêve ? Je tenterai une réponse en deux temps. La paix donnée en Jésus est l'accomplissement d'une promesse et la paix que Jésus nous donne est aussi un appel à faire la paix. Et je proposerai ensuite une actualisation de cet appel à faire la paix.
La paix donnée par Jésus est l'accomplissement d'une promesse. Rappelons-nous la vision d'Isaïe, cela fait partie des grands textes de la Bible, de l'Écriture Sainte. « Martelant leurs épées, dit le prophète, ils forgeront des socs pour leurs charrues et, de leurs lances, ils feront des faucilles. Plus aucune nation ne brandira l'épée contre une autre nation et l'on n'apprendra plus la guerre. » (Isaïe 2, 4). Et le prophète dit encore – les enfants, écoutez bien la vision du prophète Isaïe – : « Ce jour là, le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble et un petit garçon les conduira. Le nourrisson s'amusera sur le nid du cobra et, sur le trou de la vipère, l'enfant étendra la main. » Ne faites pas cela devant vos parents ! Ils vont tout de suite retirer votre main parce que la morsure de la vipère est mortelle. Eh bien là, dans la vision du prophète Isaïe, l'enfant pourra jouer avec la vipère, il ne craindra plus son poison mortel. Cette paix promise par la bouche du prophète n'est pas la fausse paix que dénoncent en particulier Jérémie et Ézéchiel, une illusion de paix. Peut-être est-ce la nôtre aussi dans notre continent européen et dans notre société occidentale. Tandis que les catastrophes s'annoncent sans bruit, le peuple de Dieu met toute sa confiance en ses idoles. Les humains croient en leur pouvoir. Pouvoir tout humain, rien qu'humain. Je cite le prophète Ézéchiel : « Les faux prophètes ont égaré mon peuple en disant paix alors qu'il n'y a pas de paix. »
Jésus est bien la réalisation de la promesse annoncée par le prophète, c'est notre foi de chrétiens, Il en est l'accomplissement. Écoutons l'apôtre Paul aux Éphésiens : « Il a tué la haine, Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix. » Ainsi Jésus, en qui nous reconnaissons le Christ, c'est-à-dire le messie attendu par tout le peuple juif, réalise la vision prophétique d'Isaïe. Il accomplit l'œuvre promise de réconciliation, de guérison, de nouvelle création, de rétablissement de l'harmonie cosmique. La paix est donnée et elle est l'horizon de l'histoire, telle est notre espérance chrétienne. La paix est donnée et on l'appellera, dans le langage de la théologie, la paix eschatologique, la paix de la fin des temps. En Jésus, cette paix est donnée, c'est-à-dire que l'éternité est entrée dans le temps de l'homme. « Père, qu'ils soient un comme Nous sommes un » dit encore Jésus dans sa prière au Père. L'unité du genre humain est déjà accomplie en Jésus, elle est aujourd'hui l'œuvre patiente de l'Esprit Saint. Par le moyen de la croix, en sa personne, Jésus a tué la haine.
Il nous revient maintenant de répondre à l'appel, car la paix donnée en Jésus est aussi un appel à faire la paix. J'ai envie de dire que Jésus ne "fiche" pas la paix à ceux à qui Il la donne. Le don de la paix est un appel à donner nous-mêmes la paix. Disons-le, certains, en donnant la paix, ne donnent rien du tout. « Je te fiche la paix » disent-ils et c'est souvent leur dernier mot derrière leur porte close. D'autres, en recevant la paix, ne reçoivent rien non plus. Au moins, nous aurons la paix, pensent-ils. Mais seront-ils en paix ? Car la paix n'est pas une propriété privée derrière laquelle on peut se barricader. C'est la paix des armées avant le coup de canon, c'est la paix du côte à côte entre voisins qui s'ignorent et s'évitent. La poudre dort en paix dans le baril et fera feu à la moindre étincelle. Jésus ne "fiche" pas la paix, Il la donne. Cette paix accomplie et donnée par le Christ, il revient aux chrétiens – Il leur a confié cette mission – d'accueillir la paix, sa paix, de l'annoncer et de la réaliser. Elle fait partie de ce que l'on appelle notre kérygme, le fondement de notre foi chrétienne. Ce sont les premiers mots du Ressuscité : « La paix soit avec vous. » Cette paix du Ressuscité, il revient désormais aux chrétiens d'en donner aujourd'hui les signes concrets. Dans notre histoire, des signes qui seront certes toujours imparfaits, mais qui parleront à nos contemporains.
Alors je vois une actualisation dans cet appel du pape François au synode convoqué pour octobre 2023 et qu'il nous demande de préparer dans nos Eglises locales. Vous avez certainement entendu parler de ce synode, synode qu'il appelle un synode sur la synodalité. Alors, qu'est-ce que cela signifie ? En septembre dernier, à l'occasion de la visite ad limina des évêques de notre province à Rome, nous avons eu la chance de rencontrer le pape François pendant deux heures, comme dans un salon, c'était vraiment une conversation très agréable. Nous lui avons demandé ce qui l'avait motivé, ce qu'il avait derrière la tête en convoquant ce synode des évêques pour octobre 2023 et pourquoi il tenait à ce que ce synode soit préparé dans chacune des Eglises locales. Il nous a répondu, et pour moi cela a été très lumineux, que le synode n'est pas un parlement. Dans un parlement, il y a une majorité et il y a une opposition. L'opposition sera toujours dans l'opposition et la majorité sera toujours la majorité et il n'y aura aucun dialogue entre eux. Le dialogue est rendu impossible. Le synode au contraire recherche l'unanimité, du moins dans l'Église, entre chrétiens, à l'écoute du Saint Esprit.
Et nous avons ce beau témoignage que nous avons lu aujourd'hui dans le récit du premier concile de l'Église, dans le livre des Actes des apôtres. Ils se sont fortement disputés, une très douloureuse discussion opposée : ceux qui voulaient imposer aux convertis du paganisme un certain nombre de pratiques de la loi juive, de la foi juive, et puis les autres qui disaient non, il ne faut pas les embarrasser avec tout cela. Le récit nous dit clairement : « Nous avons décidé à l'unanimité. » On devine la patience, on devine qu'ils ont pris du temps pour se comprendre, pour s'expliquer. Le récit dit encore : « L'Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé. » Le conflit était pourtant violent mais, à l'écoute du Saint Esprit, le dialogue patient a permis de conduire cette assemblée de l'Église à l'unanimité. Souvenons-nous encore de cette prière de Jésus : « Que tous soient un. » Et le pape François nous disait encore : « Sans l'Esprit Saint, il n'y a pas de synode, seul le dialogue dans l'Esprit Saint peut nous conduire à l'unanimité. » Je vous avoue avoir été profondément marqué par cette vision du pape François. Je crois que beaucoup de fidèles catholiques n'ont pas encore compris la nature exacte de ce synode particulier voulu par le pape François. J'ai beaucoup réfléchi, je me suis demandé si la vision du pape n'avait pas pour nous une dimension prophétique dans notre monde que l'on appelle globalisé, où nous sommes de plus en plus solidaires par les médias, par les réseaux sociaux. Le moindre petit événement peut avoir parfois des ondes jusqu'à nous. Dans un petit village du continent asiatique un petit événement peut prendre des proportions et nous bousculer tous.
Ce pape venu d'un autre continent voit ce monde globalisé se fracturer de toute part. Déjà en 2015, il y a sept ans, il avait parlé d'une troisième guerre mondiale, par morceaux, qui d'après lui était déjà commencée. En ce monde qui se fracture, le Saint Père demande aux catholiques de donner le signe prophétique de cette paix que le Christ nous donne aujourd'hui dans l'Esprit Saint, esprit de paix.
Cette vision est inscrite depuis longtemps dans l'âme du pape François. Je l'ai découvert dans le livre qu'il a écrit pendant le confinement avec un ami anglais, le journaliste Austen Ivereigh. Le titre de ce livre est Un temps pour changer, je ne sais pas si vous l'avez lu ? Il y a un très beau chapitre justement sur ce qu'il voit comme identité de l'Église, identité synodale de l'Église. Cette vision lui est inspirée par Romano Guardini, il en avait même fait le sujet de sa thèse quand il était en Allemagne. Comment faire la paix quand vient le conflit ? Je ne vais pas développer son raisonnement mais vous donner simplement une petite clé. Il distingue ce qu'il appelle les contradictions et les contrapositions. Les contrapositions sont fécondes, toujours en tension certes, mais elles permettent le dialogue, elles sont créatives. La création en est remplie : le couple horizon-limite, local-global, le tout-la partie, etc., on pourrait en rajouter. Les contradictions au contraire exigent de choisir, c'est l'un ou l'autre. Certes, il faut choisir entre le bien et le mal mais nous transformons trop souvent nos positions différentes opposées en contradictions et cela nous ferme à tout dialogue. Au chemin de paix que recherche le dialogue, n'est-ce pas cette paix que Jésus nous apprend, nous enseigne et qui nous est offerte patiemment au fil des jours, au fil des mois, au fil des années dans l'Esprit Saint, dans notre dialogue entre chrétiens, dans notre dialogue avec les non-chrétiens ou avec les chrétiens de confessions différentes.
Jésus ne fiche pas la paix, Il la donne. Sa paix, Il cherche à l'accomplir maintenant en nous qui sommes son corps. Que cette eucharistie fortifie en nous la paix, qu'elle nous donne la grâce de nous l'offrir les uns aux autres, en famille, entre chrétiens, au travail, dans toutes nos associations, dans tous nos engagements, dans nos quartiers. Que cette eucharistie nous donne la grâce d'en témoigner avec ferveur et fierté autour de nous. Amen.