HABITER PAR LE CŒUR DANS LE CŒUR DE L'AUTRE
Ac 10, 25-26 + 34-35 + 44-48 ; 1 Jn 4, 7-10 ; Jn 15, 9-17
Sixième dimanche de Pâques – année B (9 mai 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, ce n’est sans doute pas un hasard mais durant le temps de Pâques, ce thème de la vigne est au cœur de toute la méditation de l’Église, ce qui est normal car l’on a tout d’abord médité sur la résurrection et c’est de la résurrection qu’est née l’Église. Par conséquent, si le chapitre sur la vigne est au cœur de notre méditation ces dimanches-ci, c’est précisément pour cette raison-là.
Que sommes-nous, que devenons-nous quand le Christ est ressuscité ? Voilà la vraie question même si la plupart du temps, on considère – de façon un peu simpliste – que plus ça change, plus c’est la même chose. En réalité, ça change, ce n’est plus la même chose. Mais naturellement, cela suppose de notre part de suivre la démarche de Jésus au moment où Il s’avance vers sa mort et où Il veut expliquer à ses disciples : « Que devenez-vous ? Qu’allez-vous devenir ? » Dimanche dernier, nous avons médité sur le fait que Jésus s’est présenté comme la vigne et que nous étions les sarments absolument liés vitalement au cep qui est Jésus. Si nous sommes cela, la communication entre Jésus et nous est vitale, plus vitale encore que la filiation humaine ou que les liens qui nous unissent les uns aux autres, l’amour, l’amitié etc. Si nous sommes coupés, taillés, nous ne pouvons plus vivre de Dieu.
Il y a ici un degré de lien entre nous-mêmes – croyants – et le Christ ressuscité ayant donné sa vie pour nous qui est d’ordre absolument vital et Il le formule d’une façon dont nous avons vu toute l’ampleur : « Demeurez en moi ». Ça, ce n’est pas de la littérature, c’est une expérience qu’habituellement, au plan humain, nous ne faisons pas d’une façon aussi plénière et aussi profonde. En effet, demeurer dans le Christ, ce n’est pas seulement une jolie image pour dire que Jésus est devenu notre paradis, que nous sommes heureux de vivre chez Lui et que l’on s’invitera à la fin des temps (le plus tard possible). C’est véritablement que nous demeurons en Lui, le lien est de nous personnellement à Lui personnellement.
C’est par exemple ce que l’on célèbre lorsqu’on baptise quelqu’un, un enfant ou un adulte et qu’on lui dit : « Le lien qui existe désormais entre le Seigneur et toi est un lien absolument personnel, ta personne est inscrite dans la personne du Christ ». C’est là tout le mystère de la vie chrétienne : ce que je suis dans mon identité profonde va jusqu’à la racine même de ce que Jésus a voulu être pour nous, Dieu qui s’incarne, pour que nous soyons encore plus en Lui. C’est pour ça que le mot qui convient est bien : « Demeurez en moi comme moi Je demeure dans le Père ». Il y a quelque chose entre nous et Lui qui est du même ordre que l’amour que Dieu a pour son Fils et son Fils pour le Père. Le lien qui nous lie au Christ par le baptême signifie que nous sommes liés au Christ dans la même intimité que celle qui existe entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint.
Inutile de vous dire qu’aucune religion n’a jamais imaginé un truc pareil ! Ça ne rentre pas dans les clous. Imaginer qu’une créature a le même lien, le même enracinement vital en Dieu que dans Dieu Lui-même le Fils a son enracinement vital éternellement dans son Père, c’est quelque chose de difficile à croire car c’est là le côté "fou" de l’affaire. Comment Dieu peut-Il vouloir que nous L’aimions et que nous soyons liés à Lui de façon vitale aussi radicalement que le Père est lié au Fils dans l’Esprit ?
C’est ce qu’Il nous disait dimanche dernier mais heureusement, Il a adapté les choses. C’est ce que nous avons entendu aujourd’hui dans une formule apparemment semblable et que nous lisons toujours de la même façon. Après avoir dit « demeurez en moi », Il dit « demeurez en mon amour » et là, nous avons tous en tête les modèles et exemples de l’amour des parents pour leurs enfants, des enfants qui s’adorent en se chipotant toute la journée, l’amour de la vie sociale et des grands projets que nous essayons de réaliser etc. Ici, nous sommes à l’aise et avons tendance à nous répéter tout le temps que si on veut être de l’Église, il faut nous aimer les uns les autres.
Si Jésus distingue les deux niveaux, ce n’est pas tout à fait par hasard et cela peut être une très grande énigme. Car, ce qui est merveilleux, c’est que Jésus veut dire : « Essayez au moins de vous aimer les uns les autres et vous comprendrez peut-être, petit à petit, comme Je vous aime et comme Je veux que vous M’aimiez et que vous soyez liés à Moi ». En réalité, si saint Jean insiste tellement pour dire qu’il ne suffit pas de nous aimer par des mots mais en actes avec toutes les difficultés que cela implique, dès lors qu’au moins il y a ce lieu concret de la révélation de l’amour de Dieu. C’est comme si Jésus nous disait : « Je veux un lien radical entre vous et Moi ». Ceci va se réaliser comme on éduque un enfant en lui apprenant petit à petit à être poli et à poser les actes qui lui permettent de vivre au milieu de la société. Mais ces deux commandements ne se situent pas exactement au même niveau.
Il y a des moments dans la vie où on se rend compte que l’amour que l’on a pour quelqu’un ne se limite pas à lui « apporter des bonbons parce que les fleurs c’est périssable ». Ce n’est pas uniquement de simples actes, il faut des actes mais ils ouvrent à quelque chose que nous-mêmes nous n’arrivons pas toujours à maîtriser. Jésus place ici une sorte de degré – non pas pour déprécier l’amour humain, bien au contraire – pour nous faire comprendre que les deux niveaux sont à la fois indispensables, nécessaires et en même temps différents. Ceci devrait nous amener à nous interroger dans notre propre vie personnelle de façon radicale. Quand on dit à quelqu’un : « Je t’aime », est-on à « demeurez en moi », ce qui n’est pas vraiment possible au niveau humain, ou est-on au niveau « demeurez dans mon amour » ? Les deux niveaux sont importants.
Saint Augustin avait une formule extraordinaire : « Aimer, c’est habiter par le cœur dans le cœur de l’autre ». Ce n’est pas une formule évidente à première vue mais en disant cela, Augustin définissait le but même de l’amour, c’est-à-dire que quand on aime, c’est pour habiter, demeurer en l’autre, ce qui demande une infinie délicatesse, un tact extraordinaire et une sagesse d’amour prodigieuse. On ne peut pas dire simplement : « Je t’aime parce que je te rapporte tous les mois un salaire de tant ». Il y en a peut-être qui le disent mais je ne recommande pas cette manière de se faire valoir car ça ne marche pas bien longtemps… Si l’amour est en train de calculer « combien tu me dois, combien je te dois », alors c’est terrible même s’il y en a qui font preuve d’un élan extraordinaire. Il faut avoir cela dans la tête et dans le cœur, au réflexe même de notre vie de baptisé.
Cela dit, je voudrais tirer une autre conclusion très importante bien que peu visible. Elle est en rapport avec l’intention de prière qu’on nous donne aujourd’hui à propos de nos frères chrétiens d’Orient, car c’est la même chose pour l’Église : il y a deux niveaux. L’Église est le peuple qui demeure dans le cœur de Dieu. Même dans des réalisations très faibles – les églises ne sont pas uniquement peuplées de mystiques extraordinaires –, cette présence est là et c’est pour ça qu’il y a le baptême : « A partir du moment où Je t’ai donné mon amour, tu es en Moi, tu demeures en Moi et Moi en toi ». C’est très audacieux de la part de Dieu, c’est sans recours, sans lâcher quoi que ce soit : « Je t’aimerai toujours ». C’est la fidélité de Dieu et Il attend la fidélité de l’homme. Par le baptême, Dieu nous dit : « J’aimerais que vous M’aimiez et que vous vous aimiez les uns les autres pour traduire cet amour ». Or, c’est à ce niveau-là que se situe une certaine distanciation entre les Églises, en particulier entre les Églises d’Orient et celles d’Occident.
Les Églises d’Orient demeurent dans l’amour de Dieu. Il y en a qui ne croient pas exactement tout à fait la même chose que nous, toutes les Églises demeurent dans l’amour du Christ, mais avec une traduction pratique différente qui n’est pas toujours demeurée dans l’amour, d’où des divisions et la question de l’œcuménisme. L’œcuménisme est possible parce que même des Églises très marginales peuvent encore dire qu’elles demeurent dans l’amour du Christ. Le concile Vatican II l’a dit lui-même dans une formule assez extraordinaire inventée par un théologien français, le père Yves Congar, hélas un peu oubliée aujourd’hui : « L’Église catholique est en communion non achevée avec les autres Églises », en latin : « communio non plena », une communion « pas pleine » parce qu’il lui manque la mise en œuvre de l’amour. C’est ce qui a blessé l’histoire de l’Église et qu’il faut pouvoir un jour remettre sur pieds et c’est ce que nous essayons de faire aujourd’hui par cette très belle initiative. Nous venons enfin de nous rendre compte qu’il existe au monde des Églises véritablement persécutées, des gens que l’on a oubliés, lâchés.
Qui y avait-il au siège de Constantinople (en 1453) ? Il n’y avait qu’une armée, celle des Génois. Ils sont restés jusqu’au bout pour aider leurs frères qui étaient en train de perdre une capitale spirituelle extrêmement importante. On les a oubliés et on a l’impression que l’on ne peut plus rien faire désormais. Or, le simple fait de nous dire que, depuis plus de cinq siècles, ces frères-là en bavent de toutes les couleurs car ils ne peuvent pas vivre, à la fois comme communauté et comme individus, de façon respectueuse de ce qu’ils sont, est quelque chose d’important car jusqu’ici, on a fait comme s’ils n’existaient plus. Aujourd’hui encore, quand on essaie de renouer avec eux, on prend des gants car il ne faut faire de peine à personne et pourtant, on leur fait beaucoup de peine en ne disant plus que ce sont nos frères.
Ce n’est pas une question politique, c’est une question de vie de l’Église. Ces gens-là ont reçu l’injonction de demeurer dans l’amour du Christ et le plus souvent, ils y sont demeurés de façon beaucoup plus héroïque et plus vaillante que nous. Alors si aujourd’hui on nous demande de prier pour eux, il faut vraiment le faire. J’espère que cette initiative française sera reprise par tous les pays d’Occident qui sont catholiques car c’est une façon de nous réveiller à une réalité qu’on avait pratiquement oubliée.
Frères et sœurs, la parole du Christ dans ce passage de la vigne nous réveille au niveau individuel – nous vivons notre appartenance au Christ en reconnaissant l’enracinement réel que nous avons en Lui et par la mise en pratique qui en découle, c’est l’aspect caritatif de la vie de l’Église – mais ce réveil concerne aussi l’ensemble de l’Église. Le plus important est d’affirmer que nous avons des frères qui souffrent à cause de leur foi et nous avons le devoir incontournable d’être proches d’eux et de reconnaître cette communauté demeurée en Moi – le Christ – et en son amour. Nous devons donc mettre les bouchées doubles.