LE PAS LENT ET VIOLENT DE L'AMOUR

Col 1, 24-29 ; Jn 15, 18-25

Jeudi de la cinquième semaine de Pâques – A

(9 mai 1996)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e mot amour se conjugue difficilement tout seul. Chaque histoire de l'humanité a tenté de l'associer à d'autres termes. On pourrait dire qu'actuellement ce terme se conjugue avec ceux de tolérance, avec des termes qui sont plutôt subjectifs, liés à la psychologie humaine. Lorsqu'on parle d'amour, il semblerait qu'on entende actuellement non pas ce que pouvaient en penser des chrétiens du Moyen-Age, de l'antiquité et des débuts de l'ère chré­tienne, mais plutôt ce qui relève de ce sentiment né­cessaire à ce que cela aille mieux, à ce que notre hu­manité soit moins défigurée et que nous évidions de notre âme toute violence inutile entre nous et détrui­sions les remparts inutiles entre les hommes et les femmes. Se profile actuellement derrière ce mot un immense désir, un immense désespoir peut-être de voir que ne se réalisent pas dans l'humanité une plus grande fraternité et une plus grande justice. Les chré­tiens du début de l'ère chrétienne devaient entendre tout à fait autre chose dans le mot amour. Je pense qu'ils devaient entendre l'agape, l'eucharistie, le don que Dieu fait de son propre cœur. Ils devaient enten­dre aussi la vérité, quelque chose qui soit vrai, non pas une langue qui ne transmettrait aucun enseigne­ment, mais quelque chose qui dirait la vérité sur l'es­sence des choses, sur l'homme et sur Dieu. Ils de­vaient aussi entendre derrière ce mot amour le mot de liberté, quelque chose qui rend libre. Un amour qui n'emprisonne pas, mais rend libre.

En comparant la façon dont le mot amour est conjugué aujourd'hui avec celle dont il pouvait l'être auparavant, il me semble que nous avons un peu peur de nous confronter à un certain échec intérieur de l'amour. Comme nous avons peur de nous confronter au fait que nous ne savons pas aimer, nous choisis­sons diverses solutions. Parfois nous rêvons. Nous nous mettons à imaginer que nous aimons les autres, que nous avons avec eux un comportement doux, amoureux, je pense que nous faisons l'erreur de pen­ser que la violence inhérente à l'humanité, notre vio­lence intérieure que tout le monde connaît, est conte­nue et que nous en avons débarrassé tous nos senti­ments pour les autres. Mais, il n'y a pas plus violent que certains doux parmi nous, dont certainement moi-même, quand nous voulons opposer un visage de douceur ! Il y a une telle violence à l'intérieur de cette douceur que cela se voit trop. Nous rêvons l'amour, nous rêvons la relation avec les autres. Il faut accepter que pour que l'amour soit total, pour qu'il soit cette conjugaison de moi-même et de Dieu, il comporte une certaine violence. Pour que l'amour détruise en moi tout ce qui n'est pas amour, il faut qu'il comporte une certaine violence. Il faut accepter de ne pas avoir peur de cette violence de l'amour. Dans l'évangile que nous entendons, que nous pouvons écouter avec une oreille un peu doucereuse, mais remettez-le dans son contexte, il y a toute une violence. Précédant notre texte, on lit "tout sarment sera jeté au feu", le suivant : "qui n'est pas avec moi est contre moi." Entourant ce commandement d'amour, il y a des exigences, des structures extrêmement profondes, qui devraient nous éviter de penser l'amour comme quelque chose qui devrait annuler toutes les aspérités contre lesquelles nous nous frottons les uns aux autres. L'amour de Dieu est violent, il est passé par la mort. L'amour des hommes, que nous vivons à sa suite, est violent et passera par la mort du vieil homme qui est en nous. C'est le seul chemin. Se faire croire à soi-même que le vieil homme est déjà mort, c'est se tromper soi-même et tromper les autres. Un jour, le vieil homme rebon­dit d'une nouvelle jeunesse bien cachée. Pour qu'il meure, il faut ce travail lent, pédagogique, de Dieu et des autres, dans la vérité et la liberté. Dans la vérité que nous sommes en chemin et que nous n'avons pas à nous composer des masques de brebis les uns de­vant les autres, car ce ne serait que des masques et qu'il y a autant de loup que de brebis en chacun de nous. Nous avons à accepter de recevoir le loup comme l'agneau ou la brebis. Aller plus vite sur le chemin de la sainteté, c'est un mensonge. Un men­songe contre la grâce, contre la façon dont, Dieu nous transforme et fait naître en nous l'homme nouveau.

Je crois que l'Église est très fautive d'une sorte d'image d'Epinal qu'elle a voulu transmettre. Il y a à retrouver l'authenticité d'une image à la fois plus humaine et plus divine, qui comporte cette conjugai­son parfois difficile à soutenir, notre violence inté­rieure, notre manque d'amour et la grâce qui vient transformer, modifier l'intérieur de nous, ces tendan­ces à craindre, pour que, nous ouvrant aux autres, nous puissions nous ouvrir à Dieu et à son infini.

Frères et sœurs, pour aller plus loin, pour aller au-delà de nous-mêmes, acceptons que Dieu nous reçoive dans ce que nous sommes. Recevons-nous donc nous-mêmes sans crainte. Tout ce que nous sommes servira alors de matériau à la sainteté qui est la nôtre, qui commence aujourd'hui et qui ne sera totale que lorsque nous serons face à Lui.

 

 

AMEN