TE MANIFESTER À NOUS ET AU MONDE

Ga 3, 12-28 : Jn 14, 22-31

(5 mai 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

Cernay-l'église : Saint Jude

S

eigneur, comment se fait-il que Tu doives Te manifester à nous et non au monde?" Il faut bien reconnaître que cette question de l'apôtre Jude n'a jamais cessé de se poser tout au long de l'histoire de l'Église. C'est même une des questions essentielles que nous nous posons aujourd'hui. Comment se fait-il que, depuis vingt siècles que la foi chrétienne a commencé à se répandre à travers le monde entier, comment se fait-il que le Seigneur se soit manifesté uniquement à une petite poignée de disciples, quantitativement, et que, en réalité, Il ne se soit pas manifesté au monde ? Après tout, qui dit manifestation dit publicité, publicité au bon sens du terme et non pas des clips à la télé. Publicité au sens de rendre public à tout le monde. Or précisément l'attitude de Jésus est différente.

       L'attitude de Jésus consiste à dire : "Si quelqu'un m'aime, je me manifesterai à lui". Et cela, d'une certaine manière, c'est désolant, parce que ce n'est pas très facile à comprendre. Une première manière de le saisir c'est de dire la chose suivante. Au fond, ceux qui m'aiment, c'est une petite partie de l'univers, des "fans", un peu chauffés affectivement, dans une atmosphère un peu fusionnelle, d'où absence de tout esprit critique. On est pour le Christ, par conséquent on l'aime et l'on garde sa Parole, et tout va bien. Mais le Christ n'a pas voulu que l'Église soit une communauté fusionnelle où l'on se fait du bien au cœur, où l'on se met du baume au cœur. Le Christ parle de l'amour au sens où nous devons Lui appartenir totalement. Au fond, Jésus dit à Jude : Tu crois que la révélation que je suis venu apporter est simplement une communication de savoir, tu penses qu'il s'agit simplement de manifester un aspect des choses divines, en réalité, la révélation passe par l'amour que tu dois avoir pour moi, et l'amour que je te donnerai et qui est l'Esprit Saint, c'est-à-dire elle passe au cœur même de ta liberté.

       C'est un des aspects les plus extraordinaires de la révélation de Dieu. Le lieu de passage, le lieu de manifestation de Dieu, c'est l'homme, en tant qu'il répond à l'appel qui lui est lancé. Il n'y a pas de révélation qui ne mette en cause, totalement, notre liberté. Et cela nous avons terriblement de peine à l'admettre parce que, sans arrêt, nous vivons sur une caricature de la foi qui consiste à dire : Oh, j'ai la foi ! je pense ceci, je pense cela, comme cela je suis en règle avec Dieu, j'ai les bonnes idées qu'il faut. En réalité, ce n'est pas cela. La foi, la Parole de Dieu, c'est le glaive à deux tranchants qui vient découper, à l'intérieur de nos chairs et de nos moelles, comme le dit l'épître aux Hébreux, qui vient mettre à vif le mystère même de notre liberté en face de Dieu.

       Et je crois qu'à ce moment-là, on comprend mieux ce que veut dire "le monde" chez saint Jean. "Le monde" c'est précisément la création en tant qu'elle n'a pas souci d'être visitée dans sa liberté par la révélation de Dieu. "Le monde" après tout se contente très bien d'une sorte de révélation de Dieu qui fait état d'une religion parmi d'autres. Mais ce n'est pas cela la foi. Ce n'est pas seulement une sorte de service pour faire connaître Jésus-Christ et sa doctrine. Le monde se contenterait bien de cela. Mais précisément, ce que le Christ veut pour le monde, c'est que chaque fois que Lui révèle le Père, "le monde" soit atteint, c'est-à-dire nous-mêmes, soit atteint au plus intime de sa liberté pour que cette liberté s'ouvre, dans une vraie relation à Dieu. Et c'est cela les entretiens de Jésus avec ses disciples, juste avant de marcher vers la mort. C'est l'ultime éveil de leur liberté pour qu'ils affrontent, eux aussi, le moment de sa Pâque, de sa mort et de sa Résurrection. C'est le moment où les disciples qui sont encore terriblement du monde vont, par l'accueil même de la révélation, l'accueil individuel, personnel de la manifestation de Jésus. Ils ne vont plus être totalement "de ce monde" tout en étant dans le monde.

       Et c'est cela le statut de notre vie. Nous sommes effectivement "dans le monde" et nous en avons des preuves tous les jours par ces fermetures de notre cœur à la révélation du mystère de Dieu en nous. Cependant, chaque fois qu'il se produit une petite faille, une petite brisure dans cette espèce de béton avec lequel nous construisons notre étanchéité personnelle, à ce moment-là surgit quelque chose qui n'est plus "de ce monde", mais qui nous emmène au-delà de nous-mêmes, de notre vie. Et c'est cela l'amour, ce n'est pas la fusion, ce n'est pas la digestion, c'est le fait que nous soyons littéralement visités jusqu'au plus intime de nous-mêmes par la force même de l'Esprit Saint. Tous les auteurs spirituels ont dit que c'était là un véritable combat, une sorte de corps à corps, dans lequel, à tout moment, l'homme oppose des résistances et des défenses fabuleuses parce que nous avons envie de rester dans ce monde. Cependant, dans notre vie de baptisé, tout cela se déroule dans la parole prophétique du Christ : "Gardez courage ! J'ai vaincu le monde !"

       AMEN