JE COMPLÈTE EN MA CHAIR 

Col 1, 24-29 ; Jn 15-18-25

(21 mai 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Q

uand Paul écrit cette lettre aux chrétiens de Colosses, qu'il n'avait peut-être pas évangélisés directement mais qui avaient connu l'évangile de Jésus-Christ par des équipes missionnaires venues d'Ephèse où il avait travaillé pendant trois ans, quand Paul écrit cette lettre, il est lui-même en prison, peut-être à Césarée, peut-être déjà à Rome. Et il écrit cette phrase assez surprenante : "Je trouve ma joie dans les souffrances que j'endure pour vous et je complète, en ma chair, ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps qui est l'Église !"

Cette phrase est surprenante, à première lecture, elle est même peut-être d'une certaine manière scandaleuse. En effet, comment Paul peut-il écrire "ce qui manque aux souffrances du Christ" ? Est-ce qu'il manquerait quelque chose à la mort du Christ sur la croix ? Est-ce qu'il manquerait quelque chose au sacrifice unique dans lequel et par lequel il a offert sa vie pour nous, les hommes ? Déjà cette première chose-là est surprenante, mais en plus, quelle prétention. "Je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ." Qui est-il Paul, qui est simplement un homme, pour prétendre pouvoir achever ou compléter ce que le Fils de Dieu n'a pas pu faire ? C'est pourquoi cette phrase n'a pas manqué de faire couler de l'encre chez les exégètes et les théologiens. Comment Paul, qui est l'apôtre de la grâce, de la foi qui sauve et non pas des œuvres, comment peut-il dire une chose pareille ? Est-ce que le Christ de Paul aurait changé et serait devenu incapable de communiquer le salut, au point que ses apôtres auraient les coadjuteurs du salut en apportant ce que le Christ Lui-même n'aurait pas pu apporter ? En réalité il semble bien qu'il n'en soit rien, et c'est heureux. A aucun moment, Paul n'a pu douter de la puissance infinie de la mort rédemptrice du Christ. Paul n'a pas pu changer d'un iota sa position fondamentale selon laquelle tout le salut vient de Dieu. Il n'y a donc pas de supplément que nous pourrions ajouter par nous-mêmes à l'œuvre de Dieu. Mais alors, de quoi s'agit-il ? Et bien, au lieu de contempler le salut dans l'acte même par lequel il jaillit du Christ, Paul, dans l'épître aux Colossiens, essaie d'expliquer ce qu'est l'Église, et plus spécialement l'Église dans sa relation au Christ. Et cela modifie légèrement l'éclairage.

Que le Christ soit la seule et unique et infinie source de salut, c'est trop évident et c'est incontestable pour quiconque veut croire au Christ comme Fils de Dieu. Mais le fait que le Christ soit source de salut, pour son Église, est une source nouvelle d'émerveillement pour Paul et une sorte de prolongation de ce principe de la façon suivante. Le Christ est mort et ressuscité pour se rassembler un corps qui est l'Église, Mais comment le corps pourrait-il être le corps du Christ s'il ne participait pas, par tout lui-même, par tout son être de corps, à ce que la tête, le Sauveur, le chef ou le cœur du corps a Lui-même inauguré ? le problème n'est pas de distinguer entre ce que le Christ a fait et ce que le corps peut faire, le problème est de comprendre que, si le Christ est mort pour avoir un corps qui est l'Église, alors il est dans la logique que le Christ ait donné à son corps de vivre la même chose, de réaliser les mêmes actes, d'entrer dans la même destinée.

Au fond, c'est tout le mystère du corps. Pourquoi avons-nous un corps ? Nous pourrions d'être des cerveaux purs, et l'on ne se gêne pas, à certains moments de rêver des choses pareilles, mais c'est idiot, car la grandeur et la beauté de l'être humain c'est que tout ce qui se passe dans notre cœur, dans notre intelligence, dans notre volonté, tout notre corps y participe. Lorsque je veux faire un geste pour quelqu'un, c'est précisément un geste que je fais. Et la racine de ce geste se trouve bien évidemment dans mon cœur, mais ce geste n'aurait pas sa plénitude s'il ne se traduisait par un geste de la main qui donne, qui offre, qui manifeste un signe de tendresse ou d'amitié. Ce qui est la grandeur du corps, c'est qu'il participe, par tout lui-même, à ce qui est le cœur et la source même de sa vie. Ma main, mon regard, mes gestes, tout ce qui relève de mon corps participe intimement à toute ma vie spirituelle et intérieure.

Or l'Église est dans le même rapport au Christ que le corps ne l'est à la source de la vie dans le corps qui est notre cœur, notre intelligence et notre volonté. C'est à partir du moment où l'on a compris cela que le geste du corps, la charité. La souffrance, la tendresse, la miséricorde, le pardon, comme geste de chacun d'entre nous, ne se surajoute pas au geste sauveur du Christ, pas plus que dans un corps, le geste de la main qui dit bonjour ne se surajoute à l'amour que l'on a pour le frère que l'on salue. Le geste du corps s'intègre parfaitement et achève ce qui est né dans le cœur de l'homme.

Il l'achève vraiment et Dieu a besoin des hommes. Mais il ne lui ajoute rien, car tout était déjà donné dans le geste de salut. Voilà ce qui est le cœur même du mystère de l'Église. Le Christ est la tête et le cœur, et tout vient de Lui. Mais il faut que cela s'accomplisse, et cela ne peut pas s'accomplir sans nous. Quand cela s'accomplit, nous n'ajoutons rien, et cependant ça s'accomplit. Tout vient de Dieu, tout vient du Christ, mais il faut, en même temps, que comme la main se laisse totalement saisir par l'initiative d'amour du cœur de l'homme qui s'exprime par elle, nous nous laissions saisir totalement par l'initiative d'amour et de salut de Dieu pour le monde, pour que nous soyons, comme la main, signe de salut, signe de tendresse de Dieu pour le monde.

A ce moment-là, on comprend que, comme le geste de la main est nécessaire pour traduire l'affec­tion que l'on a dans le cœur, la réalité de l'Église dans le monde est nécessaire pour exprimer le salut de Dieu pour les hommes, en Jésus-Christ. C'est cela notre grandeur. C'est si grand, c'est si important que le Christ a voulu que tout de la vie humaine, jusqu'à la souffrance, et c'est cela que dit Paul : "J'achève ce qui manque aux souffrances", jusqu'à la souffrance de l'homme puisse devenir signe manifeste de la tendresse de Dieu telle qu'elle nous a été manifestée à travers le mystère de la mort et de la résurrection de jésus, et de sa souffrance sur la croix. Mais alors notre souffrance n'est pas un moyen de rajouter des points, notre souffrance n'est pas un supplément par rapport à la souffrance du Christ, elle n'en est que le déploiement, elle n'en est que l'achèvement. Ce que saint Paul dit à propos de la souffrance, nous pouvons le dire à propos de n'importe quoi de notre vie d'Église ou de notre vie de croyants. Chaque fois il ne s'agit de ne rien ajouter par nos efforts mais de laisser s'accomplir en nous la plénitude même de la sollicitude du Christ tête pour son corps qui est l'Église.

 

AMEN