L'AMOUR COMME DON
Col 1, 24-29 ; Jn 15, 9-17
Mardi de la cinquième semaine de Pâques – A
(24 mai 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'ange musicien : est-ce la romance de l'amour ? (Orbais)
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rères et sœurs, dans le monde contemporain et déjà depuis quelques siècles, à peu près depuis le dix-septième siècle, la compréhension de l'amour, plus spécialement de l'amour humain, a été pour ainsi dire réservé à un domaine qu'on a appelé celui du sentiment. Pourquoi le sentiment ? C'est parce qu'à la faveur de tout un système de représentations qui a donné lieu au roman, à toute une littérature amoureuse, au cinéma, le point référence dans l'expérience amoureuse, c'est ce choc qui vous paralyse, qui vous tient, vous inhibe même, de celui qui aime pour la personne qui est aimée. Donc, on a habituellement la tendance à envisager la réalité de l'amour aujourd'hui et peut-être encore plus que jamais, dans cette représentation de la fascination de l'objet amoureux. Etre amoureux, c'est être fasciné, tétanisé. Dans le monde ancien, il y avait cela de temps en temps, mais c'était généralement réservé au monde des poètes, c'étaient les lyriques représentés par le petit dieu amour comme un angelot un peu capricieux qui tirait des flèches. Evidemment, le moment amoureux était celui dans lequel vous étiez transpercés par la flèche, et que vous étiez absolument et totalement réduits à néant parce que la blessure avait complètement paralysé votre faculté d'action.
Ce n'était pas l'avis des philosophes, ni d'un certain nombre de mouvements religieux, et ce n'est pas du tout l'avis du Nouveau Testament. Ce que saint Jean veut nous expliquer dans le texte que nous lisons ces temps-ci, il nous situe les pages les plus belles, les déclarations les plus belles concernant l'amour chrétien, précisément dans le contexte où a été rappelée l'allégorie de la vigne. Cette allégorie explique que la relation avec Dieu est un processus, c'est une action de communication de la vie. C'est pour cela qu'on a tout cet enchaînement du Père qui est le vigneron, du Fils qui est le cep et qui communique sa vie aux branches, et ici nous sommes dans un autre registre. Nous ne sommes pas dans le registre de l'amour de fascination, de l'amour blessure, de l'amour immobilisé par choc affectif, nous sommes au contraire ici dans une réflexion sur l'amour lié à la liberté. C'est pour cela que le texte que nous avons lu aujourd'hui est si important, c'est une des premières fois dans l'histoire de la littérature où on associe la réalité de l'amour à la réalité de pouvoir donner sa vie pour ses amis. C'est le pouvoir du don. L'amour se manifeste dans sa forme la plus haute dans le pouvoir du don et plus spécialement dans le pouvoir de se donner.
L'amour ici a quitté le terrain de ce qu'on appelait habituellement "l'eros", cet état passif créé dans le cœur humain pour arriver à une réalité qui est plutôt celle de l'engagement, de la liberté, du don de soi. Là on touche à ce qui est la caractéristique la plus profonde de la théologie chrétienne de l'amour. L'amour chrétien n'est pas une sorte de fascination bouche bée devant Dieu. C'est le même saint Jean qu'on dit très contemplatif, qui est celui qui dit que celui qui dit qu'il aime Dieu et qui dit qu'il n'aime pas concrètement ses frères est un menteur. Par conséquent ici la réalité de l'amour est liée explicitement à l'action de donner, de se donner, de se livrer, et cela va transformer toute l'attitude et tout le comportement par rapport à cette réalité.
Dans le monde moderne, celui dans lequel où nous vivons, tout le problème de l'action et de la liberté, sera de plus en plus et plus que jamais, repris, récupéré par le domaine du travail. En fait maintenant, qui dit action, dit travail. Evidemment, à partir du moment où tout ce domaine de l'action lié à l'amour est comme récupéré par le travail, l'amour de Dieu est une chose secondaire, elle est démunie de toutes les caractéristiques qui étaient auparavant si prégnantes pour elle, l'acte libre de s'engager, de se donner, de se livrer pour devenir purement et simplement une sorte d'état affectif, d'état amoureux, d'état d'admiration et de sidération qui aujourd'hui fait les choux gras de la littérature.
C'est vrai que de ce point de vu-là, nous les chrétiens, nous avons une sorte de responsabilité et de souci de manifester que la réalité de l'amour tel que Dieu nous l'a enseigné, nous l'a révélé, n'est pas exactement de cet ordre-là, ne se réduit pas à cette sidération, mais que c'est d'abord cette exigence telle qu'elle a été manifestée par le Christ lui-même du don de sa vie et de la communion qui est réalisée par ce don.
AMEN