RUPTURE DANS LA CONTINUITÉ

Rm 14, 7-9 ; Jn 15, 1-8

Mardi de la cinquième semaine de Pâques – C

(8 mai 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, vous savez que depuis quelques mois, un des slogans politiques qu'on beaucoup entendu à la télévision, dans les journaux et à la radio, c'était le thème de la rupture. L'évangile que nous venons d'entendre est loin d'être un évangile de la rupture, c'est plutôt un évangile de la continuité. En effet, cette parabole de la vigne est une parabole que Jésus a choisi intentionnellement pour essayer de montrer qu'il y avait une sorte de continuité absolue entre lui et ses disciples. La parabole de la vigne est une parabole qui montre que le lien physique, biologique, végétal qui existe entre les racines, le cep, les branches et les fruits, est un lien d'une continuité totale. Quand Jésus dit : "Je suis le cep et vous êtes les sarments", ce n'est pas pour montrer une sorte de décalage entre le cep et les sarments, mais c'est au contraire pour montrer le lien profond, vital qui unit les disciples à celui qui est leur Seigneur. Ce lien est si profond que tout ce qui va venir se produire dans l'Église et dans le cœur des disciples provient du Seigneur lui-même. C'est la caractéristique fondamentale de l'Église.

Saint Paul la développera d'une autre manière en disant que l'Église est le corps du Christ, mais Jésus lui-même a tenu à prendre cette comparaison de la vigne pour montrer que tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, tout ce que nous réalisons comme chrétiens, ce n'est pas de nous que cela vient, cela vient de cette grâce unique d'être attachés, greffés, au corps du Christ. C'est donc cela la continuité. C'est le fait qu'aujourd'hui, même si nous sommes des pécheurs, même si nous ne sommes jamais à la hauteur de cette mission et de cette attache spirituelle et quasiment physique sacramentelle qui nous unit au Seigneur, en réalité, tout vient de lui. L'Église n'existe que comme corps, comme cep d'une vigne du Seigneur, elle n'existe que comme tous ces sarments attachés profondément au cep.

Cela dit, en affirmant une telle image et une telle réalité et une telle continuité, c'est en fait une rupture, parce que précisément par rapport à la tradition dans laquelle Jésus est inséré et qui est la tradition juive, il y a une différence absolument radicale et infranchissable entre Dieu et sa création. Dieu, c'est Dieu, et la création, c'est la création. L'incréé c'est l'incréé, la créature, c'est la créature. C'est ce qu'on dit par exemple dans certains psaumes, le ciel c'est le ciel du Seigneur, le ciel au sens de la demeure de Dieu, et la terre, Il l'a donnée aux fils des hommes. Les deux réalités sont apparemment séparées et n'ont pas de possibilité de liens entre elles, sinon la volonté toute puissante de Dieu qui dirige les affaires humaines et les affaires du monde. Or, précisément, et c'est là que nous touchons cet aspect de rupture, ce que le Christ veut dire, c'est que la vie, la vitalité de la vigne vient de ce que c'est Dieu lui-même qui rentre dans sa création, dans le cœur des hommes, dans le cœur des croyants.

C'est sans doute l'aspect le plus étonnant et le plus prodigieux du christianisme, c'est le fait que tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons, c'est Dieu lui-même qui, de l'intérieur, non plus de l'extérieur de sa création vient le susciter, le provoquer en nous et le manifester en nous. Ainsi, et je crois que c'est cela le statut du chrétien, c'est à la fois celui qui exprime cette prodigieuse continuité, c'est-à-dire que tout ce que nous sommes vient fondamentalement de Dieu mais non pas de l'extérieur, non pas par un sorte de surpuissance dominante qui nous manipule ou qui nous conditionne de l'extérieur, mais cela vient d'un Dieu qui a voulu lui-même pour faire participer sa créature, sa création, les hommes, à sa propre vie, a voulu lui-même entrer dans cette création.

Au fond, c'est ce qu'on chante à longueur d'année dans la liturgie : "celui qui le ciel ne peut contenir, celui-là s'est fait homme, il a été contenu dans une humanité". L'Église continue à être le même miracle, la vigne continue à être ce miracle extraordinaire, Dieu veut se rendre totalement et pleinement présent dans la vie, dans l'action et la manière d'être des humains. L'Église, ce n'est que ça ! C'est extraordinaire, c'est magnifique, mais ce n'est que ça : c'est la manière dont Dieu a habité la création, l'humanité pour lui faire donner le fruit, c'est-à-dire la puissance même de son amour et son salut à travers précisément l'humanité de ce que chacun d'entre nous est. Ainsi, notre statut de chrétien, notre existence de chrétien, c'est d'être en rupture permanente à la fois avec les seuls moyens de notre pauvre humanité, nos limites et nos péchés, nos qualités aussi bien sûr, mais tout cela animé par quelque chose qui nous dépasse et qui est infiniment plus grand que nous, incomparable par rapport à ce que nous sommes, et qui est la puissance même de la grâce et du salut de Dieu.

Frères et sœurs, puisse l'Église dans ces temps qui sont souvent si difficiles et inquiétants, être témoin que dans la création, dans la vie du monde, dans l'humanité et la société, il y a cette puissance infinie de la présence de Dieu qui ne nous abandonne pas, qui ne nous lâche pas, mais qui agit précisément à travers son peuple.

 

AMEN