JE FLÉCHIS LES GENOUX
Ep 3, 14-21 ; Jn 14, 22-31 b
(15 mai 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

Saint Jean de Malte : reposoir du Jeudi-saint : Adoration
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e passage que nous avons entendu de l'épître de saint Paul aux Éphésiens est un des plus beaux du Nouveau Testament à cause non seulement de son expression littéraire extrêmement soignée et riche, mais à cause de ce qu'il nous manifeste de la foi. Ce passage a d'ailleurs une place très significative dans l'épître. La première partie de cette épître est une longue méditation théologique sur le mystère du Christ, sur sa suprématie au niveau du temps et de l'histoire, sur la gratuité de ce qu'Il est pour Dieu et pour nous, sur sa place dans le mystère du salut et de l'Église. Il y a là, en trois chapitres, un traité de Christologie qui suffirait à nourrir notre recherche si nous étions très attentifs à tout ce qui est dit et à tout ce qui nous est suggéré de ce visage du Christ.
Dans la deuxième partie de l'épître, il s'agit moins de Christologie que de théologie morale car l'apôtre explique comment le chrétien, qui est greffé sur le Christ et qui vit de son Esprit, va vivre en conformité avec l'objet même de la foi. Non pas en conformité avec des principes de vie morale, mais en conformité avec Celui qui est prince et principe de toute vie, de tout agir, c'est-à-dire le Christ Lui-même. Il y a dans cette deuxième partie de l'épître aux Éphésiens tout ce qu'il faut pour un excellent traité de morale à condition de ne jamais oublier la première partie ce que la plupart des moralistes de ces derniers siècles et encore quelques-uns d'aujourd'hui ont le malheur de faire.
Et c'est entre ces deux parties que se situe cette admirable méditation ou plus exactement supplication et prière de l'apôtre Paul. Et je vous ferai remarquer que la première phrase signifie l'attitude première et définitive du croyant tant quand il cherche le visage du Christ que quand il cherche à agir dans sa vie morale. Cette attitude est celle de l'adoration : "Je fléchis les genoux, en présence du Père, de qui toute paternité, au ciel et sur terre, tire son nom !" Voilà l'attitude fondamentale de celui qui cherche le visage du Christ et qui cherche à contempler la manifestation du visage du Christ dans sa propre chair, dans la chair de l'humanité, dans toutes les fibres, les articulations et les moelles de l'Église en tant que corps du Christ vivant aujourd'hui.
Ce texte pourrait être d'ailleurs une très belle homélie du discours de Jésus quand Il nous dit : "Tout vient du Père. Je viens du Père. Toute Parole vient du Père". Et c'est en demeurant dans la parole du Père que nous connaissons le Christ. Car, si toute paternité vient du Père, la paternité par excellence s'applique au Fils Unique, au Christ, au Bien-aimé du Père. Ensuite Jésus dit : "Le Paraclet, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon Nom, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit ". Et l'apôtre Paul nous dit : "Qu'Il daigne, selon la richesse de sa gloire, et la gloire du Père, c'est le Fils, qu'Il daigne vous armer de puissance, par son Esprit pour que se fortifie en vous l'homme intérieur !" Quel est l'homme intérieur ? le Christ habite en vos cœurs par la foi. "Et que vous soyez enracinés et fondés dans l'amour !"
Voilà comment nous pouvons, nous aussi, essayer de répondre et de comprendre la réponse que Jésus fait à Jude sur une question qui est bien souvent la nôtre : "Seigneur, pourquoi te manifestes-tu à nous et pas au monde ?" Alors que le monde en a tellement besoin. Pourquoi ? L'élément de réponse est là : "Je vous ai donné ma Parole". Elle vous a ouvert les yeux, mais désormais, avec ces yeux, vous devez voir comment Me manifestant à vous, Je me manifeste par vous au monde, qu'en grandissant en vous comme "l'homme intérieur", "L'homme nouveau", qu'en vous conformant à mon mystère de souffrance, de mort et de résurrection, Je me manifeste au monde. En comprenant vous-mêmes ma Parole vous entrerez dans mon mystère, vous êtes déjà dans mon mystère puisque par le baptême, vous êtes entrés dans la filiation du Père "de qui toute paternité tire son nom". Par le baptême, vous êtes entrés dans la compréhension du mystère de Dieu, de l'Incarnation et de l'Église. Et vous pouvez en comprendre toute la longueur, la largeur, la hauteur, la profondeur. Vous avez toute la richesse qui vient de la gloire de Dieu pour comprendre.
Mais comme la profondeur, la hauteur, la longueur du mystère de Dieu est on ne peut plus étendue que notre pauvre personne, à partir de nous, si nous laissons se déployer, se manifester ce mystère, le Christ se révèle au monde. Et c'est pour cela que saint Paul, dans la seconde partie de l'épître, dira aux chrétiens dans quels gestes, dans quelles dispositions, dans quel choix de la liberté et de la volonté, dans quel agir moral c'est-à-dire spirituel, c'est-à-dire dans l'Esprit qui vient du Père, se manifestera, à travers nous, le visage du Christ, le visage de Dieu. Et ceci dans une perspective qui est celle même de la Pâque du Christ, une perspective doxologique, une perspective de la manifestation de la gloire "Tout ce que nous pouvons demander ou concevoir, Il nous le donnera ! A Lui soit la gloire dans l'Église et le Christ Jésus pour tous les âges" c'est-à-dire pour que monde, un jour, dans cette attitude première et originelle pour laquelle l'homme a été créé : "Je fléchis les genoux en présence du Père de qui toute paternité tire son nom !"
Nous sommes là au cœur même de la foi, au cœur même de la célébration eucharistique. Nous sommes là au cœur même non seulement de la destinée du monde mais de la raison de l'existence du monde.
Alors que cette eucharistie nous fasse entrer plus saintement, plus profondément, plus merveilleusement dans cette manifestation, en nous, du Christ comme "l'homme intérieur" lorsque nous acceptons, librement, c'est-à-dire amoureusement, de nous conformer à ce qu'Il est.
AMEN