FAIBLESSE DE L'HOMME ET PUISSANCE DE DIEU
1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
Lundi de la cinquième semaine de Pâques – A
(25 avril 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, nous avons l'habitude de considérer les saints comme des exemples de courage, de force, comme des héros que nous devons imiter, et bien, le saint qui nous est proposé aujourd'hui n'est pas spécialement héroïque. Quand Marc apparaît dans l'évangile, et ensuite dans les Actes des Apôtres, c'est plutôt un jeune homme craintif, peureux, manquant de courage. On considère souvent comme une sorte de signature de saint Marc dans son évangile, le petit passage au moment de la Passion du Christ où il nous dit qu'un jeune homme suivait le Christ, vêtu seulement d'un drap, et qu'on chercha à se saisir de lui et qu'abandonnent le drap, entre les mains de ses poursuivants, il s'enfuit tout nu. Cela commence plutôt par un geste de crainte, de peur, et voilà qu'il s'éloigne du Christ au moment de sa Passion. D'ailleurs, c'est peut-être pour cela que lorsque saint Marc nous racontera ensuite les apparitions du Christ ressuscité, il sera frappé plutôt par la frayeur. Les saintes femmes viennent pour embaumer Jésus, tous les évangélistes nous disent cela, mais saint Marc ajoute ceci : "Etant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme qui était assis à la droite et elles furent saisies de stupeur. Il leur dit : ne vous effrayez pas, Il est ressuscité, Il n'est pas ici, allez donc l'annoncer aux disciples et à Pierre. Elles sortirent et s'enfuirent du tombeau parce qu'elles étaient toutes tremblantes, et hors d'elles-mêmes et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur". C'est le témoignage de Marc, celui d'une certaine frayeur devant les événements de la Passion, et même de la Résurrection.
D'ailleurs, ensuite, quand on nous parlera de Marc dans les Actes des apôtres, nous ne le trouvons pas beaucoup plus courageux. Marc était le cousin de Barnabé, on nous dit que c'est chez sa mère, Marie que se réunissait la première assemblée chrétienne, et qu'elle priait pendant les persécutions, et on nous dit qu'ensuite quand Paul et Barnabé partent pour l'apostolat, en mission, ils emmènent avec eux Marc, plus exactement, Jean, surnommé Marc, mais c'est le même, le cousin de Barnabé. Voilà que l'évangélisation n'est pas facile, il y a des oppositions, on cherche même à lapider Paul, alors Jean-Marc quitta Paul et Barnabé pour s'en retourner à Jérusalem. Voilà donc qu'il fuit une nouvelle fois devant les dangers et les difficultés. Aussi bien, après leur retour de missions, quand Paul et Barnabé voudront partir à nouveau, Barnabé voudra emmener son cousin avec eux, mais Paul n'était pas d'avis d'emmener celui qui les avait abandonnés et qui n'avait pas su être à l'œuvre avec eux. Paul et Barnabé s'échauffèrent, et l'on finit par se séparer, Barnabé prit Marc avec lui et s'embarqua pour Chypre, tandis que Paul prend un autre compagnon Silas et part en Lycaonie.
Vous le voyez, les débuts de Marc ne sont pas particulièrement brillants. Par la suite, il semble à travers les épîtres du Nouveau Testament, que Marc va être pris en charge par Pierre, puisque nous l'avons entendu tout à l'heure dans la première épître de Pierre. Celui-ci parle de Marc comme de son collaborateur. Il dit, nous venons de l'entendre : je vous écris ces lettres par Sylvain, tenez-vous à la grâce de Dieu, je vous salue ainsi que Marc, mon fils. Voilà que Pierre a en quelque sorte, adopté ce jeune homme craintif et le considère comme son propre fils. D'ailleurs, nous verrons ensuite qu'on retrouvera saint Marc aux côtés de saint Paul, qui donc se réconciliera avec lui, lui pardonnant sa frayeur passée, saint Paul dira même : il m'est précieux pour l'évangile.
Et puis, nous savons que Marc a été l'interprète des apôtres, de leur prédication et c'est ce qui nous vaut le deuxième évangile, le plus bref des quatre ou comme à grands traits, il parcourt la vie du Christ, peut-être à cause de son tempérament particulièrement frappé par le drame de la Passion qu'il nous décrit d'une façon extrêmement sombre, tragique, comme un moment terrible où le Christ se sent même abandonné par son Père : pourquoi m'as-tu abandonné ? c'est saint Marc qui nous rapporte cette parole du Christ en croix.
Il nous apparaît que la sainteté de saint Marc ne vient pas de qualités naturelles, de force, de courage, de résistance aux difficultés. Ce n'était pas quelqu'un de doué pour le martyre et pourtant, nous le célébrons en rouge parce que a tradition nous dit qu'il est mort martyr. Que s'est-il passé ? Ce que nous pouvons penser, c'est que saint Pierre qui était lui-même un homme faible a pu faire découvrir à Marc que la véritable force du chrétien, ce n'est pas son courage naturel, mais la miséricorde de Dieu. Car saint Pierre, quand il s'était élancé à la rencontre du Christ dans la mer, avait trébuché, parce qu'il avait tout d'un coup eu peur, et il s'enfonçait dans l'eau, il a fallu que le Christ le relève en lui disant : "Pourquoi as-tu douté, homme de peu de foi ?" C'est ce même Pierre qui pourtant avait confessé la divinité du Christ, qui au moment de la Passion, non seulement s'enfuira, mais devant l'accusation des servantes, reniera trois fois son Seigneur. Or, le miracle de la vie de Pierre, c'est que le Christ ressuscité, par trois fois, lui fera redécouvrir qu'au-delà de ce triple reniement, l'amour du Christ est toujours vivant dans son cœur, plus fort que sa faiblesse : "Pierre, m'aimes-tu ? m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Seigneur, tu sais bien que je t'aime. Sois le pasteur de mes brebis. Sois le pasteur de mon troupeau". C'est Pierre qui avait renié, c'est plus précisément sur l'évocation de son triple reniement, effacé en quelque sorte par cette triple reconnaissance de l'amour du Christ vivant dans son cœur, c'est sur cette expérience de l'amour plus fort que la faiblesse humaine que Jésus fonde son Église, fonde la primauté de Pierre : "Sois le pasteur de mes brebis".
Alors, qu'il s'agisse de Pierre ou de Marc, nous avons le même itinéraire de la fragilité humaine vers la puissance de Dieu. Mais je pense que c'est trop simplifier les choses que de penser que comme homme on est fragile, mais comme disciple du Christ, on trouve une force surhumaine. Je pense que c'est au sein même de la fragilité que se révèle un autre courage, une autre force qui vient de Dieu et qui s'empare de cette fragilité sans la sublimer. Pierre et Marc resteront par leur tempérament des gens faibles, des gens fragiles, mais Dieu se plaît à révéler sa puissance dans la faiblesse. C'est ce que Jésus dira à saint Paul lui-même quand il se plaindra de cette écharde dans la chair qui l'empêche d'être pleinement apôtre du Seigneur. Dieu lui dira : "Ma grâce te suffit car ma puissance se manifeste dans ta faiblesse".
AMEN