SI VOUS M'AIMIEZ ....

Ga 3, 23-28 ; Jn 14, 22-31 b

Lundi de la cinquième semaine de Pâques – A

(10 mai 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

i vous M'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que Je vais vers le Père parce que le Père est plus grand que Moi !"

Ces paroles du Christ annoncent la résurrec­tion et l'Ascension du Christ, c'est-à-dire de son retour auprès du Père. Elles ont été prononcées avant sa Pas­sion. Et Jésus affirme que les disciples doivent se réjouir, même si ce retour auprès du Père consiste en une absence, un départ apparent de Jésus, parce que "le Père est plus grand que Moi !"

Dans l'histoire de l'Église, cette phrase "Le Père est plus grand que Moi" a été un brandon de discorde car un certain nombre d'hérétiques, les Ariens, s'en sont servi pour affirmer que Jésus n'était pas tout à fait Dieu, au même titre que le Père, mais qu'Il était seulement un Dieu inférieur, ou une créa­ture supérieure, en tout cas qu'il y avait une différence de degré entre le Père et Jésus. "Le Père est plus grand que Moi". Bien entendu cette phrase ne signifie pas ce que les ariens lui faisaient dire. Jésus ne dit pas qu'Il est un Dieu inférieur au Père. Dans la foi au­thentique de l'Église, cette phrase peut s'interpréter de deux manières.

La manière la plus simple, celle qui a été le plus couramment opposée à ces hérétiques, c'est de dire que quand Jésus parle du Père comme plus grand que Lui, Il s'exprime comme homme, donc inférieur au Père. C'est comme si Jésus disait : Le Père qui est Dieu est plus grand que Moi selon cette humanité que j'ai prise. C'est pourquoi, terminant cette période par laquelle j'ai été un homme parmi les hommes, Je re­tourne auprès du Père qui est Dieu afin que l'humanité que j'ai prise dans le sein de la Vierge Marie se trouve glorifiée par la Résurrection et l'Ascension. C'est une première interprétation

D'autres Pères de l'Église parmi les plus grands, notamment saint Basile, saint Hilaire de Poi­tiers ont proposé une interprétation plus subtile. Jésus dit que le Père est plus grand que Lui, non seulement quand Il parle comme un homme où alors il y a un décalage évident entre la nature humaine et la nature divine, mais qu'Il le dit même comme Dieu, comme deuxième personne de la Trinité. Non pas que le Père serait plus grand en ce sens qu'Il serait un Dieu supé­rieur, mais parce que le Père est l'origine du Fils. En tant que Père, Il a tout donné au Fils. Et le Fils est né du Père en tant qu'Il a tout reçu de Lui. A ce moment-là, il ne s'agit pas que le Père soit plus grand par une supériorité de nature, mais par une sorte d'antériorité dans la génération. Le Père est la source de toute chose, non seulement du monde qui sera créé, mais déjà à l'intérieur de la Trinité dans cette communion où les trois personnes sont égales, le Père est la source du Fils, comme ils sont ensemble la source de l'Esprit.

A ce moment-là Jésus dirait : Vous devriez vous réjouir de ce que je vais auprès du Père parce que le Père est plus grand que Moi, parce que je vais vers Celui qui est ma source, vers Celui qui est le tout de moi-même, vers Celui en qui je me replonge dans l'acte même par lequel je suis né de Lui. En quelque sorte, je retourne vers le Père qui est mon Bien-Aimé, qui est le Tout de mon amour. Alors cette parole du Christ prend une dimension presque mystique, ou plus exactement totalement mystique. Elle est le fond même de tout le désir du cœur du Christ qui est de se fondre dans l'amour du Père, de s'immerger totale­ment dans cet amour d'où Il a jailli, d'où Il est né, éternellement et dans lequel Il se complaît éternelle­ment.

En venant sur la terre, le Christ s'est fait homme, mais même comme homme, pendant le temps où Il est sur la terre, Jésus ne vivait que d'un seul désir, celui de se trouve auprès du Père, de re­prendre la source de Lui-même dans le face à face avec le Père. Et c'est pourquoi, dès qu'Il avait la pos­sibilité de s'écarter de la foule, dès qu'Il cessait d'être assailli par tous ces malades qui demandaient leur guérison, par tous ces hommes qui lui demandaient de les enseigner, Jésus se retirait dans la montagne, dans la solitude, dans le désert pour se ressourcer, par la prière, dans l'unique nécessaire, dans cet amour uni­que qui est celui du Père. Par sa Résurrection et son Ascension, Jésus retourne auprès du Père, Jésus n'a plus d'autre activité que celle de se recevoir du Père dans cet acte éternel d'amour et de se rendre dans un acte d'amour réciproque. Alors la résurrection et l'as­cension du Christ prennent pour nous une dimension nouvelle profondément personnelle à Jésus. Jésus atteint la plénitude de Lui-même. Il retrouve cette plénitude d'un bonheur éternel qu'Il n'a jamais quitté mais qu'Il a accepté de "mettre entre parenthèses" pour venir vers nous, s'occuper de nous, pour souffrir et mourir pour nous. Jésus est venu nous chercher mais ce n'était pas pour s'éloigner du Père. C'était pour nous prendre avec Lui et nous conduire à notre tour dans ce bonheur du Père. Que son retour au Père remplisse notre cœur d'action de grâces puisque nous sommes appelés à entrer à la suite du Christ dans ce bonheur du Père.

 

AMEN