ARRACHEMENT ET TRANSFERT
Col 1, 12-20 ; Jn 14, 1-6
(19 mai 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

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ermettez-moi d'épingler plus particulièrement aujourd'hui une petite phrase dans l'épître aux Colossiens de saint Paul qui nous dit : "Le Père, en effet nous a arrachés à l'empire des ténèbres et nous a transférés dans le Royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption et la rémission des péchés".
Arrachement et transfert. C'est vrai qu'après ce voyage effectué avec les lycéens en Europe centrale, cette phrase résonne d'une manière plus étrange pour moi. Arrachement et transfert, parce que souvent, nous envisageons le Royaume de Dieu comme statique et nous l'envisageons comme un lieu très précis. En fait, même quand nous voyageons, nous ne pouvons pas nous empêcher d'essayer de garder nos petites habitudes, quelles qu'elles soient, des repères, que ce soient des livres, de la musique, ou la manière de regarder les autres, ou la manière de regarder le peuple que nous visitons, que ce soit la manière de regarder les villes, les églises, que sais-je encore, il nous est toujours important quand nous regardons quelque chose ou quelqu'un d'essayer de capter un détail qui puisse nous rassurer et nous remettre dans ce que nous sommes.
Et pourtant, saint Paul dans la manière dont il essaie de nous décrire ce Royaume de Dieu, c'est dans des termes d'arrachement et de transfert. Généralement le transfert, dans la vie que nous vivons, qui est une vie de palais de justice, nous en savons quelque chose pour les semaines à venir, avec les hélicoptères qui tournent, et les jugements très importants qui ont lieu ces jours-ci, le transfert pour un prisonnier, c'est toujours un moment délicat, et généralement, le prisonnier n'a qu'une hâte, c'est de profiter de l'occasion pour pouvoir s'échapper.
C'est dommage parce que justement nous vivons le transfert nous aussi, chrétiens de la même manière. Nous pensons que notre vie chrétienne doit être dans un lieu très précis et nous avons du mal à découvrir que le Royaume de Dieu, que notre vie chrétienne est de l'ordre du transfert, c'est-à-dire du mouvement, du voyage. Peut-être qu'à la place d'essayer de nous réfugier dans un Royaume où nous essayons de savoir comment il est, et c'est vrai qu'avec les jeunes, on ne pouvait pas s'empêcher d'évoquer le Royaume de Dieu en des termes de projections humaines. Or, saint Paul nous dit qu'il faut arrêter d'imaginer un Royaume de Dieu, un lieu, mais qu'il faut plutôt essayer de comprendre qu'en tant que chrétiens, nous sommes toujours dans le lieu du transfert. Parce que nous sommes sauvés, parce que nous sommes tirés d'un lieu, du lieu de la mort, du lieu du péché, et que le Christ est celui qui nous transfère par sa mort, par son salut vers un autre lieu. Et nous, nous sommes en transfert, nous sommes en voyage. On peut vivre ce transfert de manière passive, dans lequel on subit quelque chose qu'on n'a pas choisi, et là aussi, c'est peut-être dommage que beaucoup de chrétiens vivent ce voyage spirituel qui nous est donné sous le mode de la passivité, mais il y a une autre manière qui est active.
Cette phrase de saint Paul nous renvoie à une autre phrase très importante dans la théologie chrétienne et qui résume à elle seule tout le salut : "Dieu seul nous sauve". Oui, c'est le Christ qui nous a arrachés à la mort, et qui nous transfère vers la vie. Dieu seul nous sauve, oui, mais Il ne nous sauvera pas contre nous-mêmes. Je crois alors que c'est ce qui nous est donné dans ce voyage de participer véritablement à ce voyage.
Et comment peut-on participer à ce voyage ? Saint Paul nous le révèle à travers ce texte : tout simplement à travers la création et la rédemption. Le voyage et le transfert que nous avons à vivre, nous ne pouvons le vivre que si nous le faisons vivre aux autres. C'est là qu'on découvre que ce transfert et que ce voyage chrétien, est une sorte de trame à laquelle nous participons et nous avons à tisser patiemment, les uns avec les autres, une trame, quelque chose qui évolue et qui est de l'ordre de la rédemption, du salut, et de l'ordre du pardon.
Ainsi, frères et sœurs, nous pourrons découvrir que ce Royaume de Dieu auquel nous aspirons tant, ce Royaume de Dieu est de l'ordre de ce pardon qui est incessamment renouvelé par Dieu pour nous, et entre nous.
AMEN