A CECI, TOUS VOUS RECONNAÎTRONT
Ac 14, 21b-27 ; Ap 21, 1-5a ; Jn 13, 31-33a + 34-35
Cinquième dimanche de Pâques – année C (18 mai 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, nous célébrons aujourd'hui pour toute l'Église, la joie de l'Église de Rome qui reçoit son nouvel évêque. Évidemment, on veut que cette joie soit partagée par tout le monde et on a donc voulu que dans toutes les églises, on prie et on se réjouisse du fait que l'Église a le successeur de Pierre qui prend aujourd'hui la responsabilité de conduire à la fois l'Église de Rome (même si en général, ce n'est pas la majorité de son emploi du temps) mais en même temps de conduire l'Église tout entière dans l'unité et dans la charité.
On aurait pu bien sûr imaginer (c'était peut-être un peu précipité) que cette intronisation soit avancée à dimanche dernier car c'était en plein sur la confession de Pierre. « Seigneur, Tu sais tout, Tu sais bien que je T'aime ». Cela aurait été plus commode pour faire un sermon, parce qu'on aurait discuté et parlé directement du ministère de Pierre. En tout cas, vous pourrez vous en nourrir encore pour mieux comprendre ce qu'est son ministère.
Aujourd'hui, manque de bol, l’évangile ne parle pas de Pierre. Même le petit passage qui devrait y être, a été omis par la liturgie pour parler uniquement de ce texte très mystérieux et je vous avoue très difficile. Si bien que je ne vais pas être long car s’il fallait que je vous explique en détail la structure de ce texte de quinze lignes, vous seriez absolument abasourdi et je crois que vous n'auriez même plus le temps d'aller faire cuire le gigot pour ce midi.
Simplement quelques mots. En fait, ça ne parle pas de Pierre et c'est peut-être mieux finalement. C'est le discours d'adieu de Jésus à ses disciples au moment où Il vient de partager la Pâque. Judas est parti. Il n'y a plus que les onze, et Jésus leur dit ce qui va arriver. Il le leur dit d'une façon extraordinaire, mais qu’ils ne devaient pas comprendre : « Maintenant, le Fils de l'Homme a été glorifié », c’est-à-dire Judas est parti pour Le trahir et Le livrer au Grand prêtre par l'arrestation au Jardin des Oliviers, « Le Fils de l'Homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié en Lui. »
Singulière manière de parler de son avenir immédiat. Pour nous, c'est la mort, et pour Jésus, c'est la glorification. C'est peut-être précisément cela que nous n'arrivons pas vraiment à découvrir dans le mystère de la vie de Jésus. Il parle souvent de la gloire dans l'évangile de saint Jean : « Mon heure n'est pas encore venue ». Et maintenant, c'est l'heure et c'est une heure de glorification, où Il sait pourtant qu'Il va comparaître devant le Sanhédrin et le Grand prêtre, où Il va être jugé par Pilate, être condamné, être maltraité par les soldats, crucifié du supplice le plus honteux et le plus infâme qui pouvait exister à l'époque, et finalement, où Il va mourir et être déposé dans un tombeau.
C’est donc cela la glorification de Jésus ? Qu’est-ce que la gloire ? La gloire aujourd'hui, c'est faire de l'esbroufe, c'est gagner une notoriété télévisuelle qui n'est généralement pas tout à fait méritée. C'est gagner aussi en pouvoir, ce qui n'est pas nécessairement bien utilisé et c'est gagner également en manière de se montrer. Pour nous, la gloire aujourd'hui, c'est plus proche de la gloriole que de la vraie gloire.
Jésus dit là quelque chose d'étonnant : « Maintenant c'est la gloire ». Mais c'est quoi ? C'est le fait que ce qu’Il est, ce pourquoi Il est venu, va être vraiment mis au grand jour. C'est ça la gloire, la mise au jour (pas à jour), au jour, c’est le fait que ce qu'Il est vraiment va être manifesté. Or, que va-t-Il être ? Il va être manifesté comme un homme condamné, renié par son peuple, un homme qui va être aussi crucifié, réduit à rien. C'est ça la gloire. Et donc pour les disciples d'une certaine façon, c'est encourageant. Jésus ne leur dit pas comment ça va se passer mais : « C'est le moment où ma gloire, ce que Je suis au plus profond de Moi-même, ce pourquoi Je suis venu, va maintenant vous sauter aux yeux ». S'ils avaient su de quoi il s'agissait, ils auraient fui immédiatement. Ils ont fui un peu plus tard d'ailleurs. On est donc là dans un moment étonnant, le fait que Jésus dise : « Je vais être glorifié ». Or, nous savons bien que glorifier veut dire être anéanti. Jésus le sait mais les disciples ne comprennent pas.
Comment cela se passe-t-il alors ? Jésus leur laisse un testament. C'est un discours d'adieu. C'était classique dans le monde ancien : quand quelqu'un allait mourir, comme le laboureur sentant sa fin prochaine, il disait ses dernières volontés : « Voilà ce qui s'est passé et voilà où je suis arrivé », une sorte d'anéantissement qu'ils ne comprennent d'ailleurs pas. Mais ensuite, il va s'ouvrir un avenir. On pourrait s'attendre, en lisant ce texte, à ce que Jésus dise : « Je vais ressusciter. » Non. Glorifier, cela désigne la mort : « Je vais partir, quitter ce monde, quitter tout ce que j'ai vécu avec vous », au lieu d'annoncer la résurrection, ce qui paraîtrait normal, ce serait une consolation. Il le dira plus tard : « Encore un peu de temps et vous me verrez, encore un peu de temps et vous ne me verrez plus ». C’est la même chose.
Mais ce qu’Il veut dire à ce moment-là, c'est que quand Il meurt et qu'Il arrive au degré de l'inexistence, c'est là qu'il va rester quelque chose. Quoi ? C'est pour cela que c'est un merveilleux texte pour l'intronisation d'un pape. C'est ce texte-ci : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés. À ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples, à cet amour que vous aurez les uns pour les autres ». Le Christ va disparaître de ce monde, Il est glorifié. Il retourne auprès du Père. Que reste-t-il ? Jésus leur annonce : « Il restera vous dans la mesure où vous vous aimez les uns les autres et où vous savez reconnaître que cet amour vient de Moi ».
D'une certaine façon, Jésus leur dit : « Je disparais, il reste l'Église. » Mais pas n'importe quelle Église, pas une Église qui va pleurer sans arrêt la disparition de son Maître, il reste une Église qui va reconnaître, dans le fait qu'elle est Église, qu'elle vit comme Église, qu’elle est la manifestation de ce que le Christ a accompli pour toute l'humanité.
Frères et sœurs, c'est quand même extraordinaire que Jésus ait eu ce moment de réflexion sur son avenir. C'est comme s'Il nous avait dit : « Mon avenir, c'est vous, mais pas n'importe comment. C’est vous, en tant que vous vous aimez les uns les autres, en tant que vous créez des liens de communion avec Moi et avec mes frères ». Autrement dit, c'est extraordinaire qu'aujourd'hui, au moment où on célèbre l'intronisation de Léon XIV, nous découvrions qu'en réalité nous sommes son héritage, nous sommes d'une certaine manière le fruit immédiat de sa résurrection. C'est pour ça que c'est si difficile d'être membre de l'Église, parce qu’on est mis au pied du mur : ou bien on veut vraiment que l'Église soit la gloire du Christ, ou bien nous disons : « Tant pis, c'est trop compliqué, trop exigeant, on va laisser ces affaires-là pour d'autres et nous, on va continuer notre vie tranquille. »
Frères et sœurs, c'est pourtant exactement l'inverse que le Christ veut nous dire aujourd'hui. Lui glorifie le Père, c'est-à-dire qu’Il manifeste aux yeux du Père ce qu'Il est vraiment. Et Il dit : « Mon Père Me glorifie », c'est-à-dire : « Il me dit ce que Je vais devenir vraiment. Je vais rester avec eux tous les jours jusqu'à la fin du monde et Je vais rester avec eux pour leur manifester qu'ils sont maintenant l'Église, qu’ils sont maintenant le signe privilégié de ma présence, de mon amour et de mon salut ». C'est ça le programme, c'est extraordinaire. Ce sera ensuite conforté par les apparitions du Ressuscité. Mais l'intuition première de Jésus au moment où Il va mourir, est de dire que l'heure qui vient maintenant, c'est Lui qui, dans la plénitude de ce qu'Il va manifester de Lui – c'est-à-dire Il est réduit à rien – va nous dire : « Je suis réduit à rien, mais vous commencez à exister ». C'est peut-être cela que le Christ nous dit encore aujourd'hui. En tout cas, ça vaut la peine de l'entendre et de le méditer. Amen.