DANS LE CHRIST COMME LE SARMENT L'EST AU CEP

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques – année B (28 avril 2024)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Je suis la vigne et vous êtes les sarments ».

Frères et sœurs, vous vous êtes sûrement dit que vous entendez encore une fois cette histoire de la vigne, vous la connaissez par cœur, vous n’avez rien à apprendre. C'est la preuve, même quand on essaie d'écouter la parole de Dieu, qu’on est toujours un peu blasé et qu’on ne mesure pas du tout la nouveauté extraordinaire de cette parole de Jésus.

Tout d'abord, réfléchissez-y un instant parce que la plupart du temps on n'y pense pas, imaginez qu'un fondateur de religion ou qu’un homme qui a une haute autorité dans le peuple, un roi, un président de la République, un chef d'une grande société, puisse dire, si c'est par exemple un roi en Afrique : « Je suis le palmier dattier et vous êtes les régimes de dattes » ? Ça ferait rigoler tout le monde. Je ne vous dis pas tous les surnoms que pourraient se donner les chefs d'État : je suis le CAC 40 ou je suis l'État. Ça paraîtrait complètement aberrant. Or précisément, Jésus choisit ce thème en disant : « Je suis la vigne ».

Pourquoi ce choix ? Je voudrais surtout insister sur le fait que tout ce discours de Jésus autour de la vigne consiste à répondre à une question que se posaient alors les disciples. En effet, les apôtres avaient vu Jésus durant sa vie, mais ils se demandaient : « Maintenant qu'Il est parti, qu'allons-nous devenir ? » C'est pour ça que ce texte sur la vigne était si essentiel pour eux. La première chose qu'ils constataient, difficile à avaler, est qu'Il n’était plus là. La plupart du temps, ce qu'il fallait prêcher aux gens qui voulaient bien écouter les annonces des disciples, c’était répondre à leurs interrogations : « Maintenant que se passe-t-il ? Vous, vous l'avez vu, vous l'aimez, mais nous, nous ne l'avons pas connu, nous ne connaissons que vos paroles, pourquoi serions-nous si attachés à Lui ? » C'est là où on se rappelle des paroles du Christ dans les évangiles : « Quand Je ne serai plus là, essayez de faire ceci, cela etc. » Mais là précisément, on tient compte surtout de la séparation. Le Christ ne dit pas ici la séparation, Il dit cela à la veille de sa mort, au moment où Il donne en quelque sorte son testament spirituel et religieux à ses disciples et par eux à toute l'humanité. Que dit-Il ? « Je suis la vigne et mon Père est le vigneron ». Et Il ajoute : « Vous êtes les sarments ». Remarquez bien où est la coupure. Le Père est le vigneron ; Lui, c'est l'initiative, celui qui prévoit. Mais Il est dans le Royaume de Dieu, Il n'a jamais quitté le Royaume de Dieu. 

De quel côté se met Jésus ? Du côté de la vigne en disant qu’Il est le cep, ou le tronc de vigne – pour parler vulgairement parce qu'ici en pays viticole on parle d'un cep : « Je suis la vigne et vous êtes les sarments ». C'est-à-dire qu’Il affirme un lien extraordinaire avec les disciples, déjà pendant qu'Il était vivant, mais surtout même après sa mort et sa résurrection. Autrement dit, c'est une des paroles qui nous dit exactement le lien qu'il peut y avoir entre nous, chrétiens, communautés chrétiennes, tous ceux qui ont entendu et écouté la parole de Dieu. Nous sommes liés par un lien vital.

C'est le lien qui existe entre les branches et le tronc de la vigne elle-même. Qui porte du fruit ? La vigne avec et par les branches et les sarments. Ce qui veut dire que Jésus, à ce moment-là, veut manifester à ses disciples, leur dire que la communion, le lien qui existe entre eux n'est pas un lien uniquement spirituel, intellectuel, ce n'est pas un lien idéologique, ce n'est pas une théorie. « Le lien, c'est vous et Moi et vous attachés à Moi ». Autrement dit, ce qu'Il veut montrer, c'est que tout ce que vit le Christ, comme une vigne qui va puiser dans la terre, le suc, pour que ça devienne la sève et les fruits, c'est la même vie qui passe à travers le Christ et qui va passer dans les sarments pour qu'Il porte du fruit. Ça veut dire que nous sommes plus que greffés, nous sommes attachés au cep de vigne, attachés à la vigne pour en faire partie, de telle sorte qu’on ne puisse pas distinguer, le cep et les sarments. On ne peut pas les couper, si on les coupe, les sarments sont morts.

Nous sommes vivants de la vie même qui est dans le Christ et qui vient de Lui. Autrement dit, c'est une comparaison extrêmement audacieuse et qui veut dire que même quand le Christ a quitté les disciples ou va les quitter, Il reste uni à eux aussi profondément, peut-être de façon invisible, imperceptible pour nous, mais aussi profondément qu’Il l'était auparavant. En effet, Il s'est uni à nous et le Verbe s'est fait chair. Le Christ s'est fait homme et par conséquent, Il est le lien entre tous les membres de l'Église. Si nous sommes ici aujourd'hui, ce n’est pas parce que nous avons de bonnes vieilles habitudes d'aller à la messe du dimanche, ce n’est pas le résultat d’habitudes. C’est le résultat du fait que le Christ nous ayant communiqué par le baptême sa propre vie, veut que cette vie vienne en nous, la même que celle qui est en Lui.

Personne hormis Lui n'a jamais pu dire ça – ni Bouddha ni Mahomet n'ont dit : « Je suis la vigne et vous êtes les sarments ». Jamais ils n'ont proposé un lien pareil entre le fondateur, l'initiateur, le Christ, comme celui qui vient nous apporter la bonne nouvelle du salut, et d'autre part ceux qui l'écoutent. C'est donc infiniment plus que le résultat du fait d'être rassemblé, c'est le fait surtout que quelqu'un nous rassemble. C'est pour cela qu’aujourd'hui, quand on accompagne Hugo vers le repas du Seigneur pour qu'il reçoive le pain et le vin, c'est précisément pour qu’il fasse partie de cette communauté dans laquelle la même vie, la même sève, circulent en chacun d'entre nous. Cette sève, cette vie, c'est la vie même du Christ qui vient la partager avec nous. C'est pour cela que les chrétiens ont tellement tenu dès les débuts à la réunion de chaque communauté à l'endroit où elle était, pour que tous partagent le même pain et le même vin, c'est-à-dire tous partagent la même vie du Christ communiquée, puisqu'Il a dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ».

Frères et sœurs, nous l’oublions complètement aujourd'hui. On croit que l'on communique par Internet. Mais comment communiquez-vous par Internet ? C'est un système électronique qui vous envoie des pixels, mais les pixels ne vous font pas vivre, ça vous rend plus bête en général. Là, il ne s’agit pas de pixels. Jésus ne nous envoie pas des images sur des écrans de télévision qui seraient nos yeux. Il nous donne sa propre vie pour la partager avec nous.

Dernière chose : pourquoi la vigne ? Il aurait pu choisir le figuier, mais le figuier avait mauvaise réputation parce que c'était l'arbre menteur. Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, mais « sycophante » veut dire celui qui ment comme une figue. Ce n'est pas très valorisant. Mais la vigne, c'est simple, c'était à cette époque-là l'arbre universel en Méditerranée. Les Méditerranéens s'en étaient aperçus – d'ailleurs, pour dire le mot « vin », c'est le même mot dans tous les pays autour de la Méditerranée, même l'hébreu, même l'arabe. Cela veut dire que c'était le fruit par excellence de la Méditerranée qui rassemblait les gens autour de la dégustation de ce fruit merveilleux. Et ce qui faisait la valeur de la vigne, c'était que tout le monde pouvait la cultiver. D'ailleurs, c’est ce que l'on dit dans l'Ecriture, « chacun cultivera sa vigne ». La vigne s'adapte à tout. C'est ce que Jésus veut dire : s’Il est la vigne, c'est parce que non seulement Il est capable de communiquer sa vie la plus profonde à chacun des sarments, mais aussi la vigne est cette plante qui est capable de s'installer partout. C'est d'ailleurs pour ça qu’on a fait des études pour voir l'avancée du christianisme à partir du IIIe ou IVe siècle, en faisant des sondages pour trouver les pollens, et on a pu dater, à deux ou trois kilomètres près, l'avancée du christianisme parce qu'il fallait du raisin pour faire du vin. Ainsi on a détecté l'avancée du christianisme peut-être plus par les pollens de la vigne que par la conviction des gens qui buvaient le vin…

Frères et sœurs, c'est ça qui est quand même extraordinaire : Il a choisi ce fruit, et c'est ce qu'Il développe après, « pour que votre joie soit parfaite », c'est-à-dire que la vigne donne un fruit plus fin et plus agréable que les pommes de terre – même si on peut en faire de la vodka. C'est parce que c'était le signe même de la vitalité, du bonheur de la vie qui passe à travers l'arbre pour aller dans le cœur des hommes et pour réjouir, comme le dit encore la Bible, le cœur de l'homme.

C'est pour cela que cette parabole de la vigne dit exactement l'immédiate et profonde communication du Christ avec chacun d'entre nous – et cela avant même sa mort, au moment où Il vivait avec ses disciples, et après sa mort et sa résurrection, car Il a voulu que, tout en étant auprès de son Père, Il garde toujours ce lien extrêmement profond qui est le fait que « demeurez en Moi comme Je demeure en vous ».

Aujourd'hui Hugo, c'est ce que l'on souhaite pour toi, que tu demeures dans le Christ, et le Christ demeurera en toi, et Il te donnera sa vie et son amour.