IL EST CELUI EN QUI NOUS MARCHONS
Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques – année A (7 mai 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Je suis le chemin, la vérité et la vie ».
Frères et sœurs, aujourd'hui nous avons affaire à un texte clé, non seulement de l'évangile de saint Jean, mais aussi de notre foi et de toute la révélation chrétienne. En effet, c'est sans doute un des textes les plus audacieux et les plus difficiles pour en saisir exactement toute la portée et le sens. Il est d'ailleurs assez touchant que lorsque je propose aux familles de choisir un texte de l'évangile pour accompagner les funérailles d'un être cher, c'est souvent ce texte qui revient.
Ce n'est pas peut-être tout à fait par hasard, c'est parce que même si ce texte est très mystérieux, il est tellement central que nous avons envie, dans ce moment de la peine et du départ, de le réentendre, un peu comme Jésus l'a fait résonner aux oreilles de ses disciples au moment où ils commençaient à deviner, à pressentir que tout était fini. Et Il leur a parlé sur ce ton-là comme nous aimerions que le Christ Lui-même nous parle aujourd'hui. Peut-être que cela veut dire autre chose ou bien infiniment plus que ce que nous pressentons.
En effet, quand on lit : « Je suis le chemin », je crois qu’inévitablement, c'est un petit peu le modèle du héros qui vient, qui nous explique la manière de nous en sortir dans la vie la plus honorable, la plus glorieuse et la plus courageuse, et c'est un peu comme si Jésus invitait ses disciples à faire son panégyrique. Avouez que si c'était cela, ce serait quand même un petit peu ambigu. C'est-à-dire : « J'ai fait le travail, à vous de dire maintenant tout ce que J'ai fait de bien ». C'est un peu narcissique et je pense que ce n’est pas possible de la part de Jésus. « Je suis le chemin, la vérité et la vie », ce n’est pas Jésus qui se propose comme un exemple et qui dit : « Jusqu'à maintenant, vous M'avez suivi, mais maintenant il va falloir que vous preniez sur vous et que vous M'imitiez ». On pourrait le croire, d'ailleurs en chrétiens nous avons encore souvent ce réflexe de nous dire : « Je veux être courageux comme le Christ Lui-même a affronté la mort ». Et quand on fait mémoire de quelqu'un qu'on a beaucoup aimé, on s'attend à ce que ce soit exactement la même chose. On veut dire : « Il a été courageux, il a fait tout ce qu'il fallait, etc. ». On s'expose quand même à certaines déconvenues parce que qui d'entre nous peut prétendre vraiment imiter le Christ ? Il est fondamentalement inimitable, et ce serait mieux de nous en rendre compte plutôt que de nous créer cette espèce d'illusion que nous-mêmes allons devenir des imitateurs de Jésus, bluffer tout le monde et convertir le monde entier à cause de l'exemplarité et de l’héroïsme des vertus que nous manifestons au jour le jour. Si on le prend par ce côté-là, ça nous rend immédiatement modestes. Ce n’est pas tout à fait cela. En fait, le problème est de savoir ce qu'est un chemin.
En effet, Jésus ne dit pas : « Je vous ai laissé un chemin » ou « Je vous trace le chemin ». Il dit : « Je suis le chemin ». Le chemin n'est pas extérieur à Lui, Il est le chemin. La plupart du temps, cette nuance-là nous échappe. On pense que Jésus est la bonne carte Michelin pour entrer au ciel. Ce n’est pas absolument faux, mais c'est très insuffisant pour comprendre le texte. Pourquoi ? Parce que Jésus voit la détresse des disciples, Il commence à leur faire pressentir que ce qui va se passer dans les heures qui suivent va être, au sens strict du terme, la déroute, la sortie de route. Et comment essayer de comprendre à ce moment-là que nous sommes invités à rester, sans nous dérouter ?
C'est parce que Jésus dit : « Je ne vous donne pas des exemples, des références, des modèles, des trajets pour y aller. Non, Je suis le chemin. » C'est-à-dire que jusqu'à maintenant, les disciples, de façon extraordinaire, ont suivi le Christ. Mais ils ont imaginé que le Christ était comme extérieur à eux. Il était devant eux. Il marchait en tête et il n’y avait qu'à suivre comme de bons petits soldats bien disciplinés, au pas cadencé. Eh bien non, ce n’est pas tout à fait ça. Il n’est pas Celui que nous suivons, Il est Celui en qui nous marchons.
Ça change tout. Le Christ au moment même où Il part, où Il nous quitte, dit qu'Il est le chemin. Il ne l’a pas dit avant. Il le dit à ce moment-là parce qu’Il sait que les disciples ont vraiment besoin d'un chemin, non pas d'un chemin qui leur permet d'imiter, comme une sorte de manuel de savoir-vivre chrétien. Il est le chemin parce qu’il faut marcher et vivre en Lui.
Cela pose tout de suite la question : quand on dit qu'Il est le chemin, où cela va-t-il ? Où cela nous mène-t-il ? Avec un certain nombre de philosophes modernes qui se sont pris un peu pour Jésus-Christ à leur manière, on pourrait dire qu'Il est le chemin qui ne mène nulle part. Mais en réalité, ce n’est pas exactement cela le chemin. C'est le chemin dans lequel nous sommes, dans lequel nous marchons. Où va-t-il ? C'est là qu’est tout le problème : Jésus leur dit : « Le chemin, où est-ce que Je vous conduis ? Je ne peux vous conduire que vers mon Père ». Autrement dit, le Christ a une prétention extraordinaire que certains trouveront d’une insupportable intolérance. Il a cette prétention que, pour marcher vers le Père, il faut prendre le Christ comme chemin. Il est l'unique chemin.
Voilà le paradoxe, le Christ va mourir. C'est-à-dire qu’apparemment, on ne pourra plus Le suivre. Et pourtant Il dit : « Là où Je vais, vous connaissez le chemin ». Pourquoi ? Parce que dans la mort – c'est cela qui est extraordinaire, c'est pour cela que ce texte est si fondamental et qu’il déroute souvent beaucoup d'exégètes et de prédicateurs – dans sa mort, le Christ mort est un chemin.
Aujourd'hui, nous sommes dans la même situation que les apôtres. Nous voulons que notre vie nous mène quelque part et nous n'avons pas les moyens de nous assurer du chemin comme si nous avions à disposition une carte ou un GPS. En réalité, c'est Lui qui est le chemin, c'est donc Lui qui nous ouvre cette nouvelle perspective. Le paradoxe, c'est que quand les disciples commencent à pressentir qu'Il va mourir bientôt, on pourrait croire que puisque c'est la mort, il n’y a plus de chemin, il n’y a plus d'avenir, il n’y a plus rien. Or, c'est précisément ce moment-là que Jésus choisit pour dire : « Si vous êtes mes disciples, vous allez expérimenter que, même dans ma mort, vous allez être comblés, animés par la direction que Je vous donne parce que Je suis votre chemin ».
Vous me direz qu’il suffit de se remémorer ce qu'a fait Jésus. C'est possible, mais je ne le crois pas. Un chemin n'est pas une mémoire. La plupart du temps, nous croyons que le chemin serait que nous constituions l'Église comme « l'association Loi 1901 du souvenir de Jésus-Christ ». C'est très louable. En général, les historiens et les exégètes s'en donnent à cœur joie sur ce terrain-là. Mais il faut bien avouer que c'est très partiel et très limité. En fait, quand Jésus nous dit qu'Il est le chemin, c'est qu’Il s'avance sur un terrain dans lequel nous n'avons aucun repère, aucun moyen de savoir où nous allons, et c'est Lui qui dit : « Je vais combler cet espace qui vous sépare apparemment du mystère de mon Père, et c'est Moi qui vais être le lien entre vous, les disciples et ceux qui croiront en notre parole et Dieu, mon Père vers qui Je vais ».
Autrement dit, Jésus a voulu vraiment faire découvrir à son Église – en l'occurrence incarnée par les douze apôtres –, que jamais Il ne nous abandonnerait et qu'Il serait encore plus présent et plus chemin qu’Il ne l'a été sur les chemins de Galilée. Jésus, à travers sa mort, devient le chemin pour tous. D'ailleurs, ce n'est pas très étonnant parce qu’en réalité la mort est le chemin vers lequel nous nous avançons. Et nous n'avons aucune prise, et là-dessus, nous sommes tous à égalité. Nous sommes tous pris, face à la mort, par l'impossibilité de nous raccrocher à quoi que ce soit.
C'est cela le mystère de la mort, c'est que l'humanité aujourd'hui, tant qu'elle n'a pas inventé un transhumanisme qui nous rendrait immortel – ce que je laisse croire à ceux qui ont envie de le croire –, c'est que nous sommes tous confrontés à ce mystère de la mort comme le lieu sans chemin, le lieu où nous perdons pied, le lieu où nous ne savons pas où aller, car si on parle parfois de l'angoisse devant la mort, c'est à cause de cela : confrontés à la mort, tout à coup, nous n'avons plus aucun repère. Maintenant, dans la mort, c'est ce que Jésus dit, « dans la mort, Je serai votre repère ». Et c'est pour cela qu'Il ajoute « le chemin, la vérité et la vie ». Il pousse le paradoxe jusqu'au bout. Il sera dans la mort, mais Il va transformer la mort en chemin parce que Lui est le chemin, et cela se manifestera parce que la vérité de ce qu'Il est, son salut, sa présence, son amour, se manifestera au moment même où Il le voudra dans nos vies. Et puis la vie – c'est le maximum du paradoxe –, quand Il dit qu'Il est la vie – « Je suis la vie » – c’est au moment de mourir.
Frères et sœurs, je crois que ces paroles, comme disaient les apôtres de temps en temps, sont dures à entendre. Ça ne va pas de soi. C'est là où se situe véritablement le défi de la foi chrétienne. La plupart des religions ont voulu décrire le lieu où on allait atterrir. Dieu sait que toute religion qui se respecte veut absolument nous faire découvrir un paradis. Jésus n'a jamais exactement décrit comment serait le paradis. Pourquoi ? Parce qu'Il nous a dit simplement : « Si Je suis là aujourd'hui, et Je serai là tout le temps, c'est parce que Moi-même Je serai le lieu qui vous conduit, Je serai le chemin ».
Cela peut nous laisser sur une certaine insatisfaction. D'ailleurs, Jésus leur dit à ce moment-là : « Que votre cœur ne se trouble pas », c'est-à-dire qu’il va se passer des choses terribles, mais ce n’est pas une raison pour douter du chemin. Et donc, c'est là qu'Il dit qu’au fond, la foi consiste à croire que même dans cet apparent anéantissement du Fils de Dieu par la mort, c'est là que peut resurgir, chaque fois pour chacun d'entre nous, pour chaque homme, cette extraordinaire lumière d'une vérité que nous ne maîtrisons pas, d'un chemin sur lequel nous sommes mis sans que nous l'ayons véritablement géré ou que nous soyons capables de nous assurer nous-mêmes la guidance de ce chemin, et la vie, c'est-à-dire là où nous-mêmes éprouverons la mort à notre tour, nous découvrirons que sur ce chemin-là, il y a le Christ comme vie qui nous conduit au Père. Amen.