LES CIEUX NOUVEAUX ET LA TERRE NOUVELLE

Ac 14, 21b-27 ; Ap 21, 1-5a ; Jn 13, 31-33a + 34-35
Cinquième dimanche de Pâques – année C (15 mai 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle. Voici la demeure de Dieu parmi les hommes ».

Frères et sœurs, comme je vous le disais au commencement de cette eucharistie, le signe même de l’accomplissement du salut de Dieu, de l’Eglise, de ce que nous sommes, ce sont les cieux nouveaux et la terre nouvelle. Il est évident, surtout aujourd’hui, que cet adjectif « nouveau », « nouvelle », peut être chargé d’ambiguïté. C’est d’ailleurs intéressant car dans le monde ancien, les choses nouvelles étaient a priori discréditées et il fallait s’en méfier. La plupart du temps, quand on voulait dire qui on était, on essayait d’énumérer ses ancêtres jusqu’à la dixième génération parce que c’était du solide. Et là précisément, la parole de l’Apocalypse va à l’encontre de la sensibilité de la société antique.

Comment essayer de comprendre la nouveauté représentée par ce petit groupe de pêcheurs galiléens, même s’ils sont éclairés et animés d’un génie théologique de la taille de saint Jean ? Aujourd’hui, je crois le côté « nouveauté » un peu peu négatif et cela devient ennuyeux de lire un journal ou un magazine tant nous sommes accablés de choses nouvelles. Le mot nouveau doit être utilisé avec circonspection afin d’en comprendre l’enjeu. S’il s’agit de nouveauté à propos de produits cosmétiques ou informatiques, je préfère m’en passer. Mais ce que la première communauté chrétienne a perçu dans la nouveauté est tout autre chose et j’aimerais vous le faire toucher du doigt à travers la première lecture de ce jour.

Paul et Barnabé nous racontent, comme le ferait le guide Michelin, les différentes étapes de leur voyage. En cela, ils ont été les premiers à faire quelque chose de vraiment nouveau. Ils habitaient à Antioche, métropole de l’actuelle Syrie, un des lieux où les chrétiens s’étaient réfugiés à cause des persécutions à Jérusalem. Et là, ils avaient rencontré non seulement d’autres juifs, Antioche étant l’un des plus grands centres commerciaux de l’époque, mais aussi des païens. Et ces derniers étaient très intéressés par la petite communauté juive qui vivait en proclamant l’annonce que Jésus est Seigneur.

Il y avait en particulier un homme de génie dont on ne parle plus guère, Barnabé, qui avait entendu parler de Paul et l’avait accompagné dès les premiers moments de sa conversion. Il avait vu le génie de Paul, plutôt considéré alors à Jérusalem comme quelqu’un de dangereux et peu fréquentable. Il avait également compris l’attirance des païens pour entrer dans l’Eglise au contact de chrétiens liés à des juifs. C’était alors délicat car jusqu’ici il fallait passer par le judaïsme pour entrer dans la foi au Christ. Barnabé a donc fait chercher Paul de Tarse, sa ville natale pour le faire venir à Antioche (peuplée alors de plus d’un million d’habitants, et qui a été le premier foyer de la catéchèse). Il  y est accueilli avec une certaine méfiance car il a déjà persécuté des chrétiens par le passé.

Paul et Barnabé qui coopèrent pour transmettre la Bonne nouvelle à ces petits groupes, pensent alors qu’il faut expérimenter leur apostolat ailleurs. Ils vont entreprendre de parcourir 700 à 800 kilomètres vers des villes très hellénisées de l’actuelle Turquie. C’est la grande aventure. Ils partent à Chypre en bateau et commencent à évangéliser dans des villes où se côtoient à la fois des juifs et des païens. Ils annoncent la messianité de Jésus aux juifs qui refusent. Ils l’annoncent alors aux païens. Des communautés se forment lors de ce premier grand voyage missionnaire de 400 kilomètres dans le sud-est de la Turquie. Paul et Barnabé revisitent plus tard les communautés qu’ils ont fondées et fondent des chefs de communautés pour en assurer la continuité, l’enseignement et la vie de la communauté.

Pour le christianisme de l’époque dans des villes païennes, c’était la grande nouveauté. Personne n’y avait pensé avant. Certes, les disciples de Jérusalem avaient bien poussé quelques petites pointes en Galilée ou en Samarie où cela s’était d’ailleurs plus ou moins bien passé, mais personne n’avait alors envisagé d’entreprendre un voyage de 700 ou 800 kilomètres pour faire le tour des cités en annonçant l’évangile. Et on nous dit : « Quand ils revinrent à Antioche, ils réunirent les membres de l’Eglise – ceux qu’ils avaient envoyés – et là, ils leur racontaient tout ce que Dieu avait fait avec eux et comment il avait ouvert aux nations païennes la porte de la foi ». Il serait quand même dommage de ne pas s’apercevoir à quel point c’est une nouveauté ! Nous sommes aujourd’hui les héritiers de cette ouverture.

Il nous est donné de découvrir que la nouveauté de la foi est d’une simplicité absolue : l’évangile est simplement annoncé. Or, quand Paul et Barnabé ont raconté leur activité missionnaire, des disciples sont allés à Jérusalem pour en témoigner auprès des apôtres. Paul et Barnabé ont annoncé l’évangile chez les païens et ont constitué des communautés. A Jérusalem, ce n’était pas nécessairement bien vu. Cette initiative pouvait-elle être acceptée ? C’est pourquoi on demanda à Paul et Barnabé de venir à Jérusalem pour en rendre compte eux-mêmes, ce qui est connu comme le Concile de Jérusalem. Les apôtres, Paul et Barnabé se sont pour la première fois posés la question : l’Evangile peut-il être ouvert et accessible aux païens ?

Paul et Barnabé expliquent le processus engagé et témoignent des communautés existantes. Et ils arrivent à convaincre même les plus conservateurs. La notion de nouveauté à cette époque n’était pas de pouvoir faire des choses inouïes mais simplement d’inviter ceux qui pouvaient avoir droit à la proclamation de l’évangile à recevoir le baptême et à constituer des communautés pour vivre et proclamer la joie de la résurrection.

Cela ne nous paraît peut-être pas éblouissant aujourd’hui, mais c’était à l’époque une réelle nouveauté. Il faut y réfléchir : comment la nouveauté  s’instaure-t-elle ? Vous réalisez que les apôtres à Jérusalem n’étaient a priori pas très favorables à l’évangélisation des païens, en particulier à cause de la circoncision que Paul et Barnabé ne demandaient pas. Pour la communauté de Jérusalem qui se croyait la garante absolue de la vérité de la tradition, il a fallu qu’elle accepte qu’une expérience faite à son insu, soit reconnue comme une possibilité nouvelle de diffuser l’évangile.

Frères et sœurs, se référer à cette expérience, c’est aussi une situation face à laquelle nous sommes aujourd’hui. Après vingt siècles, l’Eglise a le sentiment de ce qu’elle est, de ce dont elle est héritière, du trésor de la foi, de la prière, de la vie commune, des institutions qui la constituent etc. Cependant, cette Eglise est devant de nouveaux défis. Comment y faire face ? On peut continuer comme avant sans s’intéresser à ce qui peut surgir dans le monde et dans la culture contemporaine. Beaucoup de chrétiens ont ce réflexe-là, même par rapport à des choses tout à fait mineures comme la liturgie en latin et ils y mettent une valeur d’obstacle aussi décisive que Pierre et les premiers disciples de Jérusalem pour la circoncision. C’est comme si la limite de la proclamation du salut était liée à une langue.

Frères et sœurs, c’est un des aspects fondamentaux auquel nous devons faire face aujourd’hui. Quand nous nous posons face au mystère de la présence de l’Eglise, face à sa façon d’accueillir, d’annoncer et d’offrir la parole de Dieu, nous sommes précisément devant ce défi qui consiste à nous dire : « Où et comment se manifeste la nouveauté de l’Evangile ? » Il est très important que nous réalisions que cette nouveauté demande une certaine sagesse, une certaine intelligence de la foi et du mystère chrétien. Ce qui a décidé les apôtres de Jérusalem à accueillir les païens, ce fut d’essayer de comprendre ce qu’il advint à travers l’évangélisation de Paul et Barnabé et la constitution de communautés qui ont eu lieu à ce moment-là. Ce fut une très belle aventure.

Aujourd’hui encore, il faut que nous puissions avoir le même regard et la même intention. Ce n’est pas une question d’enthousiasme pour des nouveautés parce qu’elles se passent dans le monde et la culture contemporaine. C’est une question d’intelligence et de sagesse pour comprendre le mystère. Annoncer l’évangile, c’est proclamer et vouloir que d’autres, dans leur différence de culture, de leur manière d’être et de penser, puissent accueillir la parole de Dieu et le salut. C’est cela le mystère auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Et c’est encore quelque chose qui contribuera à l’élargissement de cette vraie nouveauté de l’Eglise, par l’ouverture et l’annonce de l’évangile. Et cela doit se faire, non pas aux conditions que nous imposons mais aux conditions qui nous seront imposées, presque malgré nous, à travers les difficultés et les hésitations de notre histoire contemporaine.