VIGNE PLANTEE DANS LA TERRE DE NOS COEURS

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques – année B (2 mai 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je suis la vigne et vous êtes les sarments ».

Frères et sœurs, cette phrase nous est tellement familière que nous ne pensons plus au côté très paradoxal de cette affirmation. En effet, dire « Je suis la vigne », c’est très beau car on manifeste la communion de Celui qui est à l’initiative de ce rassemblement, le Christ Lui-même ; et les sarments qui sont autant de possibilités de donner du fruit, ce sont tous les disciples du Christ, les uns après les autres qui, nourris par la grâce du Christ sont là pour manifester la joie de la résurrection, la joie du salut. Et nous avons même l’identité du viticulteur puisque c’est le Père qui taille la vigne et qui a la responsabilité de la tailler en fonction des yeux qui sont sur les rameaux pour qu’elle porte beaucoup de fruits. Tout cela dénote de la part de Jésus une très grande finesse dans sa façon d’apprécier les travaux les plus techniques de l’époque. Aujourd’hui encore, la culture de la vigne reste un art véritable même si les citadins ne s’en rendent pas compte quand ils débouchent leur bouteille de vin. Et aujourd’hui, si hélas nous ne pouvons plus boire à la coupe au moment de la communion, nous ne nous rendons pas compte de toute la tension, de la finesse de la part de la providence divine pour que nous portions un fruit qui soit la joie même de Dieu. Tout cela marche bien, le Père vigneron, Jésus la vigne et nous dans la vigne qui sommes les sarments.

Pourtant, ne vous êtes-vous jamais posé la question de savoir pourquoi Jésus qui est si observateur n’a pas tenu compte du cru, du champ de la vigne ? C’est étonnant. Normalement, nous savons bien que pour qu’une vigne donne du fruit, elle doit tirer d’un sol argileux-siliceux ou d’un sol calcaire une certaine sève qui va donner au vin son arôme. Il faut que la sève donne au vin tout son parfum ; le terroir y est pour quelque chose et pour cela, il coûte si cher. Comment se fait-il que Jésus ait pu négliger pour définir la vigne la dimension de l’enracinement ? Il n’y a qu’une seule hypothèse que j’ose à peine évoquer en Provence : c’est que Jésus ait pensé à de la culture hors sol. Mais pour la vigne, c’est totalement exclu.

Deux choses se présentent alors à nous. La première est ce que Jésus a voulu mettre en évidence, à savoir la vitalité même de la vigne et cette vitalité, c’est ce que disait précisément saint Jean dans son épître, c’est la vie. S’il a choisi la vigne, c’est pour dire que la vigne est en elle-même un organisme qui reçoit, qui transforme et qui communique une vie. Et tout est là-dedans. C’est déjà la réponse à la première question.

Quand Jésus dit : « Je suis la vigne et vous êtes les sarments », vous comprenez bien que les sarments sont de la vigne et que l’on ne peut imaginer une vigne sans sarments. La première chose que Jésus veut manifester à ses disciples, c’est donc l’unité déjà réalisée entre Lui et les disciples. Nous sommes déjà des sarments, non seulement nous, mais aussi toute la création, tous les hommes et toute l’humanité est "sarment" du Christ. C’est une vision des choses qui ne correspond pas tout à fait au réflexe qui consiste à dire : Dieu est la vigne, nous sommes de la vigne de Dieu et on ne veut pas savoir si les autres sont des betteraves ou des choux-raves.

« Je suis la vigne ». Il est étonnant que Jésus, à la veille de mourir, ait essayé de dévoiler ce qu’est l’essence de la vigne ! Cela ne relève pas du hasard, c’est intentionnel. Au moment où le Christ va verser son sang, Il choisit de prendre la métaphore même de ce qui est la joie et le bonheur de vivre. C’est ce qu’Il a voulu. Jésus a donc voulu dire que si la vigne a ce statut privilégié, c’est parce qu’elle est l’exemple même de la communication de la vie à l’intérieur même de la plante, du végétal et que nous sommes là comme les sarments, c’est-à-dire membres du Christ.

La deuxième chose reste quand même en suspens : sommes-nous aussi de la culture hors sol ? Les chrétiens sont-ils hors sol ? La vigne est-elle à ce point autosuffisante qu’elle n’a plus besoin de la création ? On ne peut pas l’exclure. Si l’on s’en tient à la lettre du texte, on a bien l’impression que Jésus ne tient aucun compte de l’enracinement vital de la vigne, la petite communauté qu’il est en train de fonder, dans le monde, dans la terre, dans la création. Or, c’est précisément ce que nous devrions peut-être réaliser : Jésus dit cela parce qu’Il est de notre chair, de notre monde et de notre humanité.

Imaginons, par impossible, que Jésus ait dit cela uniquement au cœur de la Trinité : on en serait alors exclu. Si Jésus avait dit qu’Il est la vigne uniquement avec le Père et l’Esprit Saint, alors je ne sais pas quelle vigne cela donnerait. Mais Jésus le Créateur et qui sait ce qu’est la vigne, a voulu juste avant sa mort révéler l’originalité absolue de cette vigne qui s’appelle "la Vigne" car il n’y en a pas d’autres comme celle-là. C’est une vigne dont le vigneron est le Père, une vigne dont le principe même de l’organisation vitale est le Fils, dont (Il ne le dit pas) la vie communiquée est l’Esprit Saint et dont nous, nous sommes les sarments parce que nous sommes intégrés à ce circuit. Nous sommes intégrés à cette vigne, non comme des corps glorieux ressuscités qui n’ont plus rien à voir avec le monde, mais parce que nous sommes du monde et que le Christ a voulu planter les racines de son salut et de son amour dans la terre même, dans le cru, dans le domaine qui lui a permis d’être le viticulteur par excellence, Celui qui donne la plénitude de son amour, de son salut et de sa vie.

Frères et sœurs, cette parabole de la vigne est très importante. Il y a des chrétiens qui la lisent comme une parabole "séparatiste" : on y est ou bien on n’y est pas. Où est le principe de communion ? Il existe d’abord parce que Dieu prend l’initiative d’être la vigne, d’inaugurer cette vigne en choisissant les premiers sarments, mais il n’y a pas d’exclusive du sol. C’est pour cela que Jésus dit qu’Il est la vigne, une vigne unique avec la possibilité de tirer parti de tous les sols, même les plus ingrats, les plus pécheurs. Il est là pour communiquer à tous le principe de vie de la vigne à partir de et dans l’humanité que nous formons. C’est cela l’énigme de la vigne. C’est pour cela que Jésus prend soin de dire « vous êtes les sarments » mais les sarments en tant que membres, réalité vivante de la vigne, une réalité issue de la terre, issue du monde.

Cette parabole de la vigne est donc la parabole de la plus grande communion entre le ciel et la terre. Le vigneron est céleste, la vigne est céleste et elle est plantée dans la terre de nos cœurs, de notre chair et de notre histoire.

Frères et sœurs, il est sûr que l’on ne peut pas enseigner cela tel quel dans les écoles d’œnologie car en œnologie, c’est uniquement une question de composition de terrain, savoir ce que l’on peut en faire et comment il faut donner au vin dans les caves son équilibre et ses saveurs. On a certainement réduit le champ d’interprétation et de compréhension de l’œnologie, devenue de la chimie. Ce que le Christ nous propose aujourd’hui n’est pas de la chimie. C’est la manière dont le ciel rencontre la terre et comment, par le Christ, le ciel s’enracine dans l’humanité ; alors Il devient "la Vigne", Celui qui est capable comme le cep de transformer tout ce que la création porte déjà en elle d’attente, de désir de Dieu, de recherche spirituelle. Il est capable de le saisir, de le transformer et de faire que nous portions beaucoup de fruits.

C’est cela le projet de la vie chrétienne. Le but est de produire le vin nouveau qui réjouit le cœur de Dieu et le cœur des hommes. Eh bien, il est temps de nous atteler à cette tâche.