GARDER LA FOI

1 Jn 5, 1-15 ; Mt 10, 22-25

Mercredi de la quatrième semaine de Pâques – B

(2 mai 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Lutte du bien contre le mal (Ardentes)

F

rères et sœurs, lorsqu'on parle aujourd'hui d'Alexandrie, cela ne nous dit plus grand chose de ce qu'a été cette ville dans l'Antiquité. On pourrait la comparer à ces grandes villes universitaires de Californie, une région complètement excentrée par rapport au pouvoir qui est encore Rome, au début des années 300, et même rivale de Constantinople quelques années plus tard, Alexandrie est sans doute le milieu intellectuel le plus bouillonnant et le plus agité, le plus novateur et en même temps le plus conservateur qu'on ait trouvé à l'époque. Pourquoi ? pour plusieurs raisons. Parce qu'il y avait eu des souverains qui avaient pris la succession des pharaons et qui avaient compris qu'une politique culturelle très poussée pouvait faire vivre cette région. Il y avait cette célèbre bibliothèque d'Alexandrie, qui était le plus grand centre de collections de manuscrits de l'époque. Alexandrie avait une position extraordinaire parce qu'elle était le grenier de l'Égypte qui fournissait Rome, et les empereurs romains avaient intérêt à passer la main dans le dos à toute l'administration et à toute la population égyptienne, particulièrement aux alexandrins, parce qu'il y allait de leur survie.

C'est dans ce contexte d'une grande prospérité, mais en même temps d'un bouillonnement intellectuel un peu anarchique, car Alexandrie était le résultat de toutes les traditions de théologie, de religion, de magie les plus anciennes car ils se vantaient d'avoir hérité de la pensée égyptienne des pharaons que Athanase a eu à défendre la foi. Il y avait un quartier juif, qui commençait à être chrétien, il y avait des païens, des cultes à mystères, c'était un milieu vivant et vivace. Dans les années 300 c'est évidemment le christianisme qui commence à prendre le dessus. Mais ce christianisme alexandrin était menacé de beaucoup de dérives. Les évêques d'Alexandrie, même certains ont été proches de l'hérésie, mais la plupart heureusement étaient des gens soucieux de garder l'orthodoxie de façon assez rigoureuse. On peut dire qu'Athanase a été le prototype de ces grands évêques de l'époque.

Athanase a essayé de défendre deux positions. La première, lorsqu'il était secrétaire d'Alexandre, il a connu un prêtre du port d'Alexandrie qui faisait une version un peu accommodante de l'évangile : il présentait Jésus comme une sorte de modèle héroïque qui donne sa vie mais qui était simplement un homme supérieur sans être Dieu. Athanase a très vite flairé l'erreur, car Arius aboutissait à nier la divinité du Christ. Athanase, dès sa jeunesse a été très orienté sur cette question et son livre de chevet a été l'évangile de saint Jean. Son idée est celle-ci : si Jésus n'est pas Fils de Dieu, il ne peut pas vraiment nous révéler Dieu, et donc ce qu'il a raconté est une théorie humaine parmi tant d'autres ce qui plaisait aux alexandrins car c'était ce qu'ils avaient envie d'entendre, et si Jésus n'est qu'un homme il ne peut pas nous conduire à Dieu, il ne peut nous conduire qu'à son niveau, mais pas plus. Pour Athanase, et c'est sa grande intuition, si Jésus s'est fait homme, si Dieu s'est fait homme, c'est pour que l'homme puisse entrer dans la vie de Dieu. Il y avait déjà pas mal de grands textes de la patristique avant lui, pour pouvoir défendre sa position et s'appuyer dessus, mais c'est lui qui l'a défendu de la façon la plus ouverte, la plus rigoureuse et la plus courageuse et cela lui a valu sept exils.

Pourquoi tant d'exils ? c'est la deuxième chose. Si Jésus a donné une doctrine, une connaissance de Dieu qui est divine, elle ne peut pas être manipulée par des autorités humaines et surtout pas par des autorités politiques. C'était le début des grandes conversions, l'empereur s'était converti, on pensait que le christianisme pourrait faire bon ménage avec l'administration impériale, et les évêques étaient plus ou moins en copinage avec l'empereur, les gouverneurs, ce n'était pas un épiscopat très courageux, mais plutôt assez servile. Athanase pensait que si la doctrine de la foi vient de Dieu, on ne peut pas laisser décider par le pouvoir politique ce qui est normal, vrai, ce qui est hérétique et ce qui ne l'est pas. Et chaque fois que les empereurs voulaient défendre tel ou tel parti, par exemple ceux d'Arius qui a empoisonné tout l'épiscopat du temps d'Athanase, il disait aux évêques et aux administrateurs civils de la société que ce n'était pas leur rayon. C'est la foi des Pères qui dit qui est le Christ, et comme il ne disait pas toujours des choses plaisantes, et qu'il avait une plume très "cultivée", car il avait lu tous les grands auteurs classiques, il ne pouvait donc pas se laisser bluffer comme un ignorant, il défendant la doctrine bec et ongles. Entre les sept exil et le sort des autres évêques qui se sont fait tuer, il a eu plus de chance !

Tout le système d'Athanase se résumait en une vision très simple Dieu s'est fait connaître par son Fils qui a pu nous le faire connaître parce qu'il est Dieu, et maintenant le Fils qui est Dieu se fait connaître par son Esprit Saint dans l'Église. C'est Jésus par son Esprit qui maintient la foi par l'Église et dans l'Église. C'est pour cela qu'on est si reconnaissant à saint Athanase même si aujourd'hui on ne le lit peut-être pas assez, mais c'est quand même un de ceux qui a de la façon la plus étonnante et la plus aigue compris les grands enjeux de l'insertion du christianisme dans une société qui le reconnaissait. Il y avait pas mal de pièges. Aujourd'hui, nous vivons sur le fait que religion et politique sont séparées, mais à son époque la plupart de gens n'y pensaient pas. C'est donc pour la vraie liberté de foi qui n'est pas soumise à l'intrusion du politique qu'Athanase s'est battu avec beaucoup de courage.

Demandons au Seigneur que par son intercession, nous ayons aussi aujourd'hui des évêques très courageux, d'autant plus, et ce n'est pas tout à fait à l'honneur de la Provence, que les évêques de Provence ont organisé à Arles une cabale contre Athanase, et comme ils étaient tous amis de l'empereur, ce ne devait pas être un épiscopat très reluisant ! cette époque-là est révolue, mais les tentations sont très profondes, et il faut savoir s'en libérer.

 

AMEN