DEMEURER EN DIEU

Ph 3, 17-21 ; Jn 13, 31-35

Mercredi de la quatrième semaine de Pâques – A

(20 avril 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e voudrais simplement vous faire une petite remarque, une petite réflexion à propos du texte de saint Jean que nous venons d'entendre. C'est peut-être un peu subtil mais cela me paraît important à comprendre.

Si on lit ce texte au premier degré, "Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour", cela veut dire ceci : il faut que vous fassiez ce que je dis pour que vous demeuriez dans mon amour. C'est une position grave, notoirement hérétique, puisque cela a l'air de dire que c'est ce que vous faites qui fait que vous êtes dans l'amour de Dieu, et que donc, l'action volontaire, les décisions, la liberté de l'homme précèdent le fait d'être dans l'amour de Dieu. Cela paraît très curieux sous la plume de saint Jean de dire une chose pareille. Cela a l'air de dire : j'attends de vous un certain nombre de choses, et à ce moment-là, vous demeurerez dans mon amour. C'est d'autant plus grave que Jésus dit immédiatement après : comme moi, j'ai fait les commandements de mon Père, je demeure en son amour, comme si, pour que le Christ demeure dans l'amour du Père, il faut d'abord qu'Il fasse quelque chose, et ensuite, Il demeure dans l'amour du Père.

C'est assez gênant du point de vue de la Trinité si on lit cela comme je vous le dis, au premier degré. Cela a l'air de dire que le Fils n'existe comme Fils que s'il fait vraiment ce que Dieu son Père veut. Autrement fit, on retombe du point de vue de la réflexion théologique, aussi bien sur la Trinité que sur nous, sur le fait que c'est le primat de l'action, de la volonté, de la liberté sur la relation avec Dieu.

Vous comprenez bien que si c'était ça la vérité de l'évangile de saint Jean, ce serait un peu gênant pour nous, parce que cela serait ce contre quoi s'est battu saint Augustin pendant toute sa vie. Il s'est battu contre un moine qui s'appelait Pélage et qui disait : c'est dans la mesure où je fais la volonté de Dieu que je suis sauvé, il faut d'abord que je fasse la volonté de Dieu et le salut vient après. Or on peut dire qu'en fait, tout l'évangile de saint Jean dit exactement le contraire.

Alors, le texte s'éclaire si au lieu de le lire en relation de cause à effet : si vous faites cela vous êtes dans mon amour, comme si nos actions humaines étaient la condition du salut et de la vie avec Dieu, il faut le lire dans le sens des "signes" : le signe que vous êtes dans mon amour, c'est que vous faites les commandements. Quand vous accomplissez les commandements, c'est la manifestation, le signe, qu'effectivement, vous demeurez dans l'amour du Christ. A ce moment-là, on comprend très bien, le Christ qui accomplit les commandements du Père, c'est le signe qu'il est dans l'amour du Père. Tout s'éclaire alors de façon différente : ce n'est plus l'agir humain qui est la condition des bonnes relations avec Dieu, c'est que l'agir humain devient le signe, la manifestation sacramentelle, visible, de l'invisible acte de demeurer dans le cœur de Dieu.

C'est quand même assez intéressant de réfléchir à cela parce que c'est tout le statut de notre vie qu'on appelle théologale. La vie théologale, c'est notre vie de relation avec Dieu, il faut poser comme on dit, des actes de foi, d'espérance, de charité. Mais ce ne sont pas les actes qui sont premiers, c'est le fait qu'on a reçu la grâce et le salut de Dieu, et les actes ne sont que la manifestation précisément au niveau de l'action de la grâce qui est donnée. C'est tout le problème. Si notre action était uniquement ce à quoi nous devons nous accrocher comme si c'était le point de départ, à ce moment-là, ce serait purement et simplement le désespoir, parce qu'on n'y arrive jamais. Mais si on contraire notre action est la manifestation que nous demeurons dans l'amour de Dieu, alors cela veut dire que le fait de demeurer est premier, et que le fait de demeurer ne dépend pas de nous, mais c'est d'abord le fait que Dieu par son salut, par sa grâce, nous fait demeure en lui. A ce moment-là, tous les gestes que nous posons deviennent la signification, la manifestation du mystère même du fait que nous demeurons en Dieu. Tout comme lorsque le Christ est venu sur terre, tous les actes humains qu'il a posé, sont la manifestation qu'en obéissant aux commandements du Père, Il manifeste qu'Il demeure depuis toujours dans l'amour du Père.

Frères et sœurs, que cela nous aide dans la manière dont nous-mêmes nous comprenons notre propre relation avec Dieu, non pas d'abord cette espèce de volonté qui serait première de notre part, mais plus exactement le don de la grâce et le don du salut qui nous fait demeurer pour que nous posions les actes qui signifient cette demeurance et cette action de Dieu en nous et non pas d'abord de notre action comme condition au salut de Dieu.

AMEN