L'AMOUR NE SE COMMANDE PAS !
Ph 3, 17-21 ; Jn 13, 31-35
Mercredi de la quatrième semaine de Pâques
(28 avril 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Gratuité de la beauté
|
F |
rères et sœurs, "Je vous donne un commandement nouveau, aimez-vous les uns les autres". Nous y sommes tellement habitués que nous n'entendons plus ce qui est insupportable dans ce commandement de l'amour, puisque normalement, s'il y a bien deux choses qui sont antinomiques, c'est l'amour et le commandement. Que serait une relation commandée et obligée, c'est l'inverse de l'amour. Je vous rappelle simplement que quand les mariés se préparent au mariage et constituent leur dossier, le premier pilier du mariage c'est qu'ils s'engagent à se marier librement. Comment peut-on commander l'amour ? Vous le savez très bien, cela ne se commande pas.
La deuxième chose absolument insupportable dans cette parole, c'est le lien de cause à effet qui existerait entre Dieu et nous. Si je renverse la proposition, ce que Jésus a l'air de dire, "aimez-vous les uns les autres parce que si vous ne vous aimez pas, moi non plus je ne vous aimerai pas". Qu'est-ce que c'est que ces parents qui seraient capables de faire du chantage envers leurs enfants en leur disant : si vous n'êtes pas capables de me ramener un vingt sur vingt en maths, vous n'êtes plus mes enfants ? L'amour, ce n'est pas ça.
Donc, Dieu ne nous aimerait plus si on ne fait pas ce qu'il nous dit ? C'est quand même terrifiant. La troisième conséquence qui n'est pas la plus petite, c'est que cela laisse entendre que le moteur premier de cette relation entre l'enfant et ses parents et entre Dieu et nous, ce serait nous. L'amour aurait pour origine notre propre volonté. Là aussi, vous le savez comme moi, dans les relations parentales, c'est quand même les parents qui aiment l'enfant, même avant qu'il ne soit né plutôt que l'inverse.
Je crois que cette parole ne peut être entendue que si elle est articulé avec la fin de l'évangile que nous avons entendu : "A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples, si vous avez de l'amour les uns les autres". Le moteur de l'amour n'est pas ce principe conditionnel : si vous aimez, alors je vous aimerai, avec tout ce qui s'en suit, mais le fait que l'amour que nous avons les uns pour les autres manifeste le vrai amour moteur mais qui reste invisible si nous ne nous aimons pas les uns les autres. La manifestation de l'amour que nous avons les uns pour les autres manifeste l'amour que Dieu a pour nous. C'est très différent parce que cela renverse la perspective, ce n'est pas nous qui aimons Dieu, la relation chrétienne ne repose pas sur la volonté de l'homme, c'est tout le débat entre la grâce et la volonté que saint Augustin a abordé. Mais il y a derrière cela un problème qui est lié à la théologie.
Hier je préparais un baptême avec un jeune couple et je leur rappelais ce qui me semble être fondamental pour la vie chrétienne. Très souvent, nous pensons que nous devons être chrétiens pour être sauvés, cette espèce de menace qu'on peut entendre dans le commandement de l'amour, quand on renverse la proposition : si vous ne m'aimez pas, vous serez punis. Nous pourrions envisager notre vie chrétienne de cette manière : je respecte la morale pour être sauvé. C'est quand même le bâton. Ce que nous avons vécu à la semaine sainte, met exactement tout à l'inverse. Je n'ai pas une vie morale, je ne suis pas chrétien pour être sauvé, mais je suis chrétien parce que je suis déjà sauvé. Par conséquent, l'œuvre que je fais maintenant dans le monde, je ne la fais pas pour être sauvé, mais parce que je suis sauvé et que mon œuvre est une réponse au salut que Dieu a déjà exercé pour moi. Je vous rappellerai simplement que ce commandement de l'amour le Christ ne le dit pas à n'importe quel moment, il est encadré en amont symboliquement par le geste de Jésus quand il se met à genoux devant ses disciples et qu'il leur lave les pieds, et en aval avec la Passion du Christ où là, ce n'est plus la symbolique mais la réalité, Jésus effectivement donne sa vie pour ses amis. Ce qui s'en suit, c'est la réponse de l'homme à la grâce qui découle de la mort de Jésus sur la croix.
Que ce petit passage soit pour nous l'occasion de remettre les choses à leur place. Nous avons tendance souvent à laisser commander notre vie chrétienne par la morale (attention, je ne vous engage pas à vivre dans l'immoralité !), mais ce qui est premier, c'est la théologie, c'est-à-dire le rapport que nous avons avec Dieu et c'est parce que nous sommes déjà sauvés par Dieu que maintenant, nous essayons, même si nous sommes pécheurs, de nous aimer les uns les autres.
AMEN