TOURNÉ VERS L'AVENIR 

Ph 3, 17-21; Jn 14, 1-6

(27 avril 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

Olympie : La palestre

L

 

es quelques versets de l'épître de saint Paul aux Philippiens que nous avons entendus sont très caractéristiques de l'apôtre Paul lui-même. L'épître aux Philippiens est assez particulière parce que c'est probablement celle où Paul se livre le plus, où on peut le plus discerner quelle a été sa personnalité humaine et spirituelle et parce que cette épître est destinée à la chrétienté de Philippes avec laquelle il avait des liens d'attache, d'affection assez particuliers. Dans ces quelques versets, on retrouve l'essentiel de ce qui a été non seulement le message mais aussi la vie spirituelle de Paul.

Il y a d'abord cette connaissance du Christ, extrêmement forte, extrêmement vive, puisqu'il dit lui-même qu'il a "été saisi". Il y a donc dans cette connaissance du Christ comme une violence, comme un éblouissement qui n'est pas sans nous rappeler cette lumière du chemin de Damas qui l'a saisi, un jour qu'il partait dans cette ville pour persécuter l'Église. Et c'est cette connaissance du Christ, vive, crue, violente, qui est à l'origine du regard que Paul porte lui-même sur sa propre vie, sur sa propre expérience. Et c'est dans cette connaissance extrêmement lumineuse qu'il considère que tout son passé, et même tout ce qu'il est n'est que balayure, n'est qu'inutilité, choses auprès desquelles il ne faut pas s'arrêter.

Il ne faudrait pas comprendre là-dedans une sorte de mépris des choses et de son être, mais plutôt le comprendre de la façon suivante. Quand on marche vers la lumière et qu'on se dégage d'une zone d'ombre, de ténèbres, tout ce qui est derrière, paraît être ténèbres, paraît être la nuit, car, au fur et à mesure la lumière nous envahit. Vous avez remarqué que le regard de Paul, s'il considère son passé comme quelque chose qui ne vaut plus la peine, j'allais dire d'être vécu et c'est vrai puisque c'est le passé et qu'il marche dans la lumière, ce regard est tourné essentiellement vers l'avenir. Et cet avenir, il est immédiatement présent puisque c'est le Christ ressuscité qui est là et qui le tient, qui le saisit, qui le mène Lui-même vers cet avenir. Cet avenir il le considère comme une course, une course qu'il faut accomplir, une course qu'il faut achever et une course qui n'aura de valeur que parce qu'elle sera achevée par le Christ Lui-même, puisque c'est Lui qui donnera la récompense au vainqueur et à l'athlète qui aura accepté de courir et qui aura accepté toutes les conditions, c'est-à-dire toutes les exigences et toute l'ascèse pour arriver au but.

Cette attitude n'est pas sans rappeler cette phrase : "Celui qui gagne le monde et qui perd son âme, à quoi cela lui sert-il ?" Je pense que Paul a été l'illustration de cette parole, de cette exigence du Christ. Mais, là encore, il ne faut pas se tromper sur cette perte du monde, sur cet abandon du monde. Car Paul le dit :"il faut se laisser configurer au Christ". Cela est une expression que l'on retrouve souvent dans sa théologie : "Prendre en soi les sentiments du Christ".- "Se laisser modeler par le Christ." - "Laisser le Christ ressuscité nous configurer à sa propre figure", c'est-à-dire faire en sorte que notre figure devienne selon ses traits, selon sa vie, selon son espérance, selon cet avenir qu'Il nous donne.

Et ce n'est pas une raison pour mépriser ce que nous sommes, pour abandonner notre être, pour regarder comme inutile et mauvais ce que nous avons reçu du Créateur et ce qui forme notre être. Mais seulement, il faut le regarder dans la lumière du Ressuscité. Il faut faire en sorte que ce ne soit plus nos mains personnelles qui configurent, qui donnent forme, qui donnent vie à notre être ou à notre existence, mais que ce soit les mains du Ressuscité qui, Lui-même, va modeler cette pâte humaine que nous sommes pour en faire un Fils de lumière, pour en faire un Fils de Ressuscité. Il ne faut pas garder pour soi ce que nous avons reçu, mais le remettre au Christ, pour que Lui-même nous permette de le gagner dans la véritable liberté, dans la véritable vie et dans la lumière qu'Il vient nous révéler.

Que ces quelques mots, que ces passages de l'apôtre Paul, que sa figure qui se dessine derrière ces quelques phrases, nous aide aujourd'hui nous qui avons mis toutes nos raisons de croire, toutes nos raisons de vivre dans le Christ ressuscité. Que ces paroles nous permettent, simplement et profondément de continuer notre course.

 

AMEN