IMITEZ-MOI
Ph 3, 17-21 ; Jn 12, 35-36 a
(9 mai 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

Dans la transparence
|
V |
ous avez entendu dans la première lecture cette lettre de saint Paul : "Devenez à l'envi mes imitateurs". Pour qui se prend-il ? Est-ce ce qu'il pèche contre l'oraison que nous avons entendu aussi au début de cette messe : "Dieu qui est la gloire des humbles" ? Est-ce qu'il s'imagine être parfait pour ainsi être imité et imitable ? On pourrait se dire que la perfection ne pousse pas tellement à l'imitation, parce qu'alors notre monde serait sans doute différent. On imite rarement ce qui est parfait. Mais alors, pour qui se prend-il pour se donner ainsi en top modèle du troupeau ? Vers quoi nous introduit-il ? Je crois que notre monde en a assez des discours abstraits, des leçons apprises par cœur, des leçons qui seraient débranchées d'une vie. Même dans l'acte de connaissance, qui nous touche quand quelqu'un nous partage un savoir, c'est quand on peut s'approprier nous-mêmes ce savoir ou quand on s'approprie la personne en train de nous transmettre ce savoir, quand on s'approprie la personne en état de réflexion en train de nous partager quelque chose qui serait encore en germe en elle et dans le discours qu'elle veut nous partager. C'est encore plus vrai quand on nous partage un art, une certaine façon de faire. Je pense à ces artisans qui n'ont pas besoin de beaucoup d'explications ou qui ne noient pas leur art dans une multitude d'explications. Il suffit pour certains artisans vraiment doués de les regarder travailler, et l'on s'imprègne de l'intérieur de ce qu'ils souhaitent nous partager, il n'est qu'à regarder notre ami qui fait des aquarelles (Kim en Joong) pour voir comment il travaille, comment il s'approprie la matière, la lumière, et après il n'y a plus qu'à faire, mais il n'a pas besoin de noyer tout son art, son aquarelle dans des tonnes de discours, il n'est qu'à le regarder travailler.
Aujourd'hui, nous fêtons saint Pacôme, ce maître spirituel qui a entraîné des centaines de moines au désert. Si on a gardé ses apophtegmes, si on a gardé ses paroles qui sont autant de perles, on a gardé aussi surtout la vie de cet homme passionné, embrasé de Dieu. Donc ce qui est vrai dans le domaine de la connaissance, ce qui est vrai dans le domaine de l'art, ce qui est vrai dans le domaine de la vie spirituelle, c'est qu'il ne s'agit pas de leçon, mais d'une vie qui apparaît comme en transparence par rapport à ces leçons. C'est pour cela que Paul dit : "Imitez-moi." C'est parce qu'il veut que l'on s'approprie aussi sa vie, il ne veut pas que ce soient des discours abstraits. Même les plus beaux discours resteront abstraits, mais il veut que sa vie elle-même nous touche, que sa vie d'apôtre nous touche, lui qui est comme une espèce d'artisan de la vie apostolique, lui qui veut que l'on regarde sa manière de travailler, que l'on regarde comment il a évangélisé, lui qui veut qu'on se passionne pour ses courses apostoliques à travers toute la Méditerranée, lui qui veut qu'on se passionne pour ses naufrages, lui qui veut qu'on se passionne pour tout ce qui a fait la trame de sa vie.
Voilà l'exemple qui nous est donné. Mais quelle est la vérité de son discours, peut-on le suivre ? Aux Laudes ce matin, un office qui gagne à être connu, dans le psaume 62 : "La bouche des menteurs sera fermée". Et s'il y en a un dont la bouche n'est pas fermée, c'est saint Paul, puisque nous venons deux mille ans après d'entendre ses leçons. La bouche des menteurs sera fermée, la bouche de ceux qui vont dissocier leurs discours de leur vie. Le Christ ne dit pas : "Imitez-moi". Il ne le dit pas de façon aussi formelle, mais Il dit : "C'est à ceci qu'on vous reconnaîtra pour mes disciples, à l'exemple que je vous ai donné, aimez-vous les uns les autres". Il donne sa vie en exemple, Il donne sa croix en exemple, Il ne se contente pas de nous la donner ou de nous la proposer en exemple, Il nous la donne pour que nous aussi, nous imprégnions dans notre vie ce qui chez le Christ n'est pas seulement de l'ordre du discours abstrait, mais qui est d'abord une vie, une vie donnée.
AMEN