AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES COMME JE VOUS AI AIMES
Ph 3, 17-21 ; Jn 13, 31-35
Mercredi 20 avril 2016
Homélie du frère Daniel Bourgeois
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Frères et Sœurs, nous venons d’entendre un des passages les plus précieux de l’évangile de saint Jean et de toute la révélation puisque c’est au moment où le Christ s’en va auprès du Père qu’il donne à ses disciples la recommandation « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » C’est le cœur de la révélation. La tradition a toujours considéré que les trois piliers de notre vie chrétienne étaient la foi, l’espérance et la charité. Mais saint Paul dit déjà dans son épître aux Corinthiens que la plus grande des trois est la charité. Parce que l’amour ne passera jamais. C’est une des grandes révélations de la foi et de la vie chrétiennes : l’amour ne passe pas
La plupart du temps, on pense que si l’amour ne passe pas c’est qu’il est figé ou gravé dans le marbre. Il serait donc cet état de vitrification spirituelle dans lequel on serait comme complètement paralysé, complètement immobilisé. Non, Jésus dit précisément cette parole qui est comme son testament ultime : « Aimez-vous les uns les autres et cet amour, ce sera comme le cœur même de la vie de chacun d’entre vous et de la vie de l’Eglise. Pourquoi ? Parce que je m’en vais ». Ça peut paraître bizarre de dire « Je m’en vais, mais vous, vous devez vous aimez les uns les autres. Et il faut que ça dure justement parce que je m’en vais. » Il dit juste avant « Petits enfants, c’est pour un peu de temps que je suis. Vous me chercherez et où je vais, vous ne pourrez venir ». Je crois que c’est très révélateur. Pour Jean et pour la première Eglise, la première communauté chrétienne, l’amour est tout sauf une réalité figée.
Et c’est parce qu’il y a une absence, comme dans tout amour humain, spirituel, divin etc, que l’amour ne peut jamais cesser. Le moteur de l’amour est le désir de découvrir toujours davantage le cœur, la vie et le secret de l’autre. Et c’est dans la mesure où il y a comme une sorte d’incapacité à arriver jamais au but, que l’amour ne passera jamais. Un véritable amour n’est pas un amour comblé, au sens habituel du terme, ce n’est pas un amour rassasié comme on peut l’être à la fin d’un repas. Car l’amour est une réalité qui devrait toujours nous maintenir en état de faim spirituelle. C’est ce que le Christ veut, et c’est pour ça qu’il part. Il dit « Je m’en vais et vous ne me saisirez plus, vous ne me verrez plus. Parce que le mode sur lequel vous répondrez à ce que je suis est de me chercher parce que je serai absent ». Voilà le grand secret de la vie chrétienne.
Le grand secret de la vie chrétienne, c’est que l’amour n’est pas une possession. L’amour n’est pas la maîtrise de l’autre, ni même la maîtrise de soi. L’amour, c’est la réalité par laquelle nous sommes sans cesse en route vers ce qui nous est le plus cher. Et la présence de l’être aimé, de celui ou de celle qu’on aime, est gravée dans notre cœur, mais gravée comme un manque. Et l’Eglise aujourd’hui, c’est ça, c’est le peuple de Dieu dans le cœur duquel l’amour de Jésus Christ est gravé comme un manque. Ce n’est pas une richesse possédée, gérée, mise sur le carnet de caisse d’épargne. L’amour, c’est la réalité en creux d’une présence à laquelle nous aspirons mais que nous ne maîtrisons pas.
Frères et sœurs, je crois que la plupart du temps, on a voulu isoler ce commandement de l’amour « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés », et le comprendre comme « essayez de m’imiter ». Mais il ne s’agit pas d’imiter, il s’agit de chercher celui qui est absent. Précisément dans le cœur de tout ce qui se présente à nous, qui devient signe, qui devient reflet, qui devient comme une sorte d’attrait, de guide vers une présence qui nous échappera toujours. Et c’est pour ça, je crois, qu’un certain nombre de pères de l’Eglise disent que même lorsque nous serons dans le royaume, il y aura toujours quelque chose du mystère de l’amour de Dieu qui nous échappera. Je trouve cela grandiose. C’est la grandeur de l’amour chrétien. Ce n’est pas un amour qui vous éclabousse, qui vous écrase, qui vous domine et qui vous contrôle, c’est un amour qui vous laisse toujours devant la pauvreté de celui ou de celle qu’on aime et que l’on cherche sans arrêt. Amen.