"JE TE CONNAIS COMME JE CONNAIS MON PÈRE"

Ph 3, 7-14 ; Jn 10, 11-18

Mardi de la quatrième semaine de Pâques – C

(27 avril 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Dociles à la voix du berger ?

 

F

rères et sœurs, cette parabole du bon pasteur elle-même héritière de plusieurs grands textes de l'Ancien Testament, surtout les textes prophétiques où l'on présente Dieu comme le pasteur de son peuple. Cette tradition, cette image du bon pasteur, est devenue tellement usée, banalisée, qu'on ne remarque plus certains traits un peu saillants qui devraient pourtant susciter notre attention, voir même un petit peu nous choquer parce que ce n'est pas si évident que cela.

Je voudrais simplement attirer votre attention sur un tout petit passage qui habituellement ronronne dans notre lecture et dans notre cœur, aux versets quatorze et quinze : "Je suis le bon pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent". Jusque-là, tout va bien, mais il précise : "Et mes brebis me connaissent comme le Père me connaît et que je connais le Père". Qu'il y ait une certaine connaissance presqu'intime entre le berger et son troupeau, on peut toujours le supposer. J'ai cru comprendre par l'expérience de bergers qu'à certains moments, les brebis ne connaissent pas très bien le berger, qu'elles font ce qu'elles veulent et que c'est très difficile de leur faire comprendre ce qu'on pense. Je crois qu'il y a là une sorte de simplification de la psychologie animale qui laisse à penser qu'entre berger et brebis, tout va bien, mais en réalité, cela ne va pas aussi bien qu'on le voudrait.

Admettons par hypothèse que la relation entre le berger et les brebis, c'est une connaissance intime, instinctive, un peu réciproque. Jusque-là, rien d'étonnant. Mais ce qui est étonnant, c'est le point de comparaison que nous donne Jésus : "Comme le Père me connaît et que je connais le Père". Ici, Jésus n'y va pas par quatre chemins. La réalité intime qui fait le secret même de sa mission, c'est de connaître le cœur du Père éternel. La raison pour laquelle et par laquelle il est Fils, c'est que le Père le connaît comme Père et qu'il le connaît comme son Fils, c'est-à-dire celui avec lequel il partage tout. Cette relation mutuelle de connaissance entre le Père et le Fils et une connaissance dans une parfaite lumière et une parfaite transparence. Par conséquent, affirmer que la connaissance mutuelle des brebis, du pasteur, est comparable à la connaissance du Père par le Fils et du Fils par le Père c'est mettre la barre très, très haut. Quand on dit que le Christ nous connaît, qu'il vit dans notre cœur, que par la grâce et par la puissance de son Esprit il agit en nous, qu'il nous guide et nous conduit, ce ne sont pas simplement des aspirations occasionnelles. C'est vraiment que lui-même comme Fils de Dieu nous connaît avec la même profondeur que le Père le connaît. Vous me direz que c'est normal, il est Fils de Dieu. Oui, mais nous sommes moins intéressants que le cœur du Père quand même. Nous sommes moins intéressants que les personnes divines. Ce que Jésus nous dit ici exactement, c'est que la même intimité et la même profondeur de relation qu'il y a entre mon Père et moi, moi, je l'ai avec mes brebis. C'est quand même la première fois qu'on nous dit que lorsque Dieu connaît quelqu'un, que le Fils de Dieu connaît quelqu'un il le connaît avec une profondeur, une vérité, une lumière qui sont à proprement parler divines. Ce n'est pas rien.

La deuxième chose qui est encore plus extraordinaire, c'est qu'il ajoute : "Comme je connais le Père". Il insinue ici que la connaissance que nous commençons à avoir, certes à un niveau très balbutiant, mais réel quand même, c'est du même ordre que cette connaissance que lui-même a de son Père. Quand on fait partie du troupeau des brebis du Christ, on a déjà les prémices, les bases d'une reconnaissance du cœur et de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, un peu du même ordre que celle que Jésus-Christ a du cœur de son Père. A ce moment-là, notre propre relation avec Dieu en est totalement transformée puisque ce n'est pas aborder le mystère de Dieu comme de l'extérieur, mais de l'intérieur même de la vie trinitaire.

Frères et sœurs, je crois que lorsque Jésus dit une chose pareille, c'est quand même un défi, nous n'y avons pas toujours fait référence. La manière même dont nous devons approcher le cœur du Christ, nous comme brebis qui ne sommes pas des dieux, nous sommes de simples hommes, nous devons commencer à approcher la connaissance du mystère de Dieu au niveau même où s'établit la relation entre le Père et son Fils. Donc la vie de la grâce en nous ce n'est pas simplement quelque chose d'anecdotique. On comprend un certain nombre de vérités sur Dieu que les pauvres philosophes grecs les sages et les savants de ce monde ne comprendront jamais. On entre vraiment sur un mode de relation et de connaissance intime les uns des autres, nous avec le Christ, et le Christ avec nous, qui relève à proprement parler de la connaissance et de l'intimité que les personnes divines ont entre elles.

Comme je le disais, c'est un véritable défi, je crois que cela nous dépasse. C'est pour cela qu'on a toujours considéré que celui qui était en nous le moteur de la connaissance de Dieu c'est l'Esprit Saint. Il faut que ce soit l'Esprit lui-même qui nous guide et qui nous ouvre à ce mystère de l'intimité du Christ, de sa relation au Père et de la manière même dont nous sommes appelés un jour à connaître Dieu face à face.

 

 

AMEN