TU AS LES PAROLES DE LA VIE ÉTERNELLE
2 Co 4, 8-14 ; Jn 6, 58-69
Mardi de la quatrième semaine du temps pascal – A
(3 mai 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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es paroles du Christ qui terminent le long entretien qu'il a eu avec les juifs dans la synagogue de Capharnaüm, à la suite de la multiplication des pains et du caractère merveilleux que ce geste avait pris aux yeux des foules, entretien au cours duquel Jésus a progressivement amené le cœur et l'intelligence de ses interlocuteurs à comprendre que, au-delà du pain du corps, il y a le pain du cœur et que Il est Lui, le véritable pain venu du ciel, et que ce pain c'est sa chair qu'Il va donner pour la vie du monde, et qu'il faudra manger cette chair et boire ce sang qu'Il va verser pour les siens, ces paroles beaucoup trouvent qu'elles sont trop dures. Et tout cela nous met en face du problème même de la foi.
Il arrive souvent, peut-être à chacun d'entre nous, en tout cas à beaucoup de nos contemporains, de trouver que les paroles de Dieu, les paroles de l'Écriture, de l'évangile sont trop dures. Trop dures, non pas seulement à accomplir, mais d'abord à accepter, à comprendre. Il y a tant de mystères, tant de choses apparemment incompréhensibles ou qui semblent incroyables. Et souvent nous sommes tentés, en tout cas beaucoup de nos frères humains sont tentés de se détourner de cette parole, parole incompréhensible, parole qui ne s'adresse pas vraiment à nous, parole merveilleuse, parole qui dépasse la raison.
Le Christ n'essaie pas de faire une sorte de demi-mesure entre les exigences rationnelles de ses interlocuteurs et le mystère qu'Il veut leur enseigner. Le Christ n'essaie pas de mettre sa parole au goût du jour. Il n'essaie pas de l'approprier au désir de ses interlocuteurs. Il leur dit : "Si cela vous scandalise, voulez-vous aussi me quitter ? Ne comprenez-vous pas que ces paroles sont vie, que ces paroles sont Esprit ?" Cela ne veut pas dire qu'il faut les entendre dans un sens spiritualisé, démythologisé comme on dirait pour parler un langage à la mode. Cela veut dire que ces paroles sont souffle vivifiant, source de vie et qu'il faut les accepter non comme un problème intellectuel à résoudre, mais comme une racine à partir de laquelle on peut construire sa vie, on peut recevoir la vie, devenir des vivants de cette vie que Dieu nous propose.
Le Christ n'enlève rien au caractère abrupt des paroles qu'Il a prononcées. Et il faut bien comprendre que, lorsque Jésus dit : "Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'Homme, si vous ne buvez pas son sang" ses interlocuteurs ne comprenaient pas encore comment se réaliserait concrètement l'eucharistie, que cette chair du Christ serait à manger sous la forme du pain, que ce sang serait à boire sous la forme du vin. Ils étaient devant un mystère insondable, incompréhensible, dont les réalisations concrètes ne leur étaient pas révélées. On comprend qu'ils aient eu des réticences, qu'ils aient été gênés, scandalisés par ces paroles du Christ. Le Christ demande une adhésion radicale, une confiance fondamentale en sa parole, parce qu'elle est parole de vie, parce qu'elle parole vivifiante. Et c'est à partir du moment où l'on accepte la parole du Christ, non pas au terme d'un raisonnement où l'on se dit "elle est acceptable parce qu'elle correspond a ma mentalité, à mes formes de pensée, donc je crois au Christ" mais c'est au moment ou l'on se dit "Le Christ est vie, le Christ est source de vie, le Christ m'apporte une vie nouvelle plus profonde, plus radicale que celle dont je suis capable par moi-même, et donc j'adhère à sa parole, je m'enfouis dans la profondeur de cette parole". Et c'est là que la lumière se fera et que, tout a coup, ce qui semblait objection va devenir éblouissant à notre propre cœur. C'est dans cette mesure-là que l'on peut entrer dans la foi et adhérer véritablement a la parole profonde que le Christ nous adresse.
C'est précisément l'attitude de Pierre. Quand Jésus dit aux apôtres : "Voulez-vous partir vous aussi ?" Pierre n'en sait pas plus long que les autres et il n'a pas de révélation particulière qui lui permettrait de comprendre un sens des paroles de Jésus qui resterait cachées aux autres. Lui aussi est devant cette affirmation abrupte : "Si vous ne mangez par la chair du Fils de l'Homme, si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous !" Cependant, au lieu de raisonner, Pierre dit : "A qui irions-nous ? C'est Toi qui as les paroles de la vie éternelle !" C'est donc la personne du Christ qui est au centre de la réponse de Pierre. Pierre ne dit pas : ce que tu as dit, je l'ai plus ou moins bien compris. Je vais te demander quelques explications supplémentaires, après quoi je te donnerai ou je te refuserai mon acquiescement. Pierre dit : "Tu es Celui qui a les paroles de la vie."
Alors, j'entre dans le mystère. Je me laisse conduire par Toi vers la source de vie que Tu es Toi-même et donc tu as le secret. C'est dans la nuit de la foi que Pierre continue de suivre le Christ, nuit qui s'illuminera ensuite progressivement, surtout après la Pentecôte quand Pierre, rempli de l'Esprit Saint, découvrira le sens profond des paroles du Christ. Nous aussi, nous devons être des croyants, c'est-à-dire non pas des gens qui adhèrent au Christ parce qu'ils ont compris, parce qu'ils trouvent cela raisonnable, parce que ceci correspond à notre mentalité ou à la mentalité du temps. Si nous voulons être des croyants, c'est la relation personnelle avec le Christ qu'il faut d'abord découvrir, qu'il faut d'abord creuser. Et c'est seulement à partir de cette relation personnelle de confiance, d'adhésion totale au Christ, que la lumière pourra se faire dans notre cœur et que la vie pourra nous envahir.
AMEN