VOIR LE VISAGE
Jc 1, 1-12 ; Jn 14, 7-14
Mardi de la quatrième semaine du temps pascal – B
(4 mai 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Flour : le beau Dieu noir (XIIème siècle)
|
C |
ette demande de Philippe à Jésus : "Montre-nous le Père et cela nous suffit !" n'est-elle pas au cœur du désir le plus profond de tout homme comme elle était au cœur du désir le plus profond de chacun des disciples et, parmi eux, de Philippe qui la formulait ? Que Dieu soit invisible, c'est bien là une des choses les plus terribles de notre expérience chrétienne, de notre expérience religieuse. Ne jamais pourvoir toucher, étreindre, saisir, par notre regard, Celui qui est plus nous que nous-mêmes, Celui qui est le centre absolu de toute notre vie. Ce besoin de voir Dieu, ce besoin de voir Celui à qui nous parlons est au cœur de toute expérience religieuse, de toute expérience de prière. Aussi bien, quand on veut parler de la prière, on emploie souvent le mot de vie contemplative et l'on définit par l'acte de contempler, de regarder, de voir, cette attitude de relation et d'intimité avec Dieu, comme si nous approcher de Dieu, c'était déjà le voir ou l'entrevoir, ou plus exactement comme si cette vision de Dieu polarisait tout notre effort, tout notre désir, toute notre vie, dans ce qu'elle a de plus profond, dans cette prière qui est sa part la plus secrète, la plus riche et la plus importante.
Et le Christ nous répond, comme Il répondait à Philippe, d'une manière qui peut sembler déroutante : "Vous avez déjà vu le Père. Comment Philippe peux-tu demander de voir le Père, après avoir vécu si longtemps avec moi ?" Car Jésus, cet homme, cet homme qui avait un visage, un regard, cet homme qui avait un visage, un regard, c'était le visage, la figure du Père. Il y a entre le Père et le Fils une intimité telle, une proximité telle, que la lumière intérieure, invisible et toute spirituelle du Père resplendit, se reflète, en quelque sorte, sur ce visage humain que le Christ a pris, précisément pour que nous puissions voir Dieu, ce Dieu que "personne n'a jamais vu" mais que le Fils nous fait connaître, que le Fils a mis à notre portée. Et si nous n'avons pas le bonheur de Philippe et des disciples de voir de nos yeux le visage de Jésus, du moins pouvons-nous, à travers l'évangile, sentir cette présence frémissante de Jésus et deviner les traits de son visage et, à travers ces traits, voir Dieu, voir le Père.
Aussi bien, soutenus par cet évangile, soutenus par cette prière qui nous permet d'entrevoir Dieu et de le contempler déjà, nous marchons vers ce qui sera l'accomplissement, non seulement de nos désirs, mais l'accomplissement de notre être, de tout ce que nous portons de plus profond en nous, le jour où nous verrons Dieu face à face. Et quand nous verrons le Père, c'est encore sur ce visage humain du Christ ressuscité, du Christ transfiguré que nous en déchiffrerons les traits. Car le Père est esprit, Dieu est esprit, Dieu est immatériel, Il est par nature invisible pour des yeux de chair, et si nous le verrons avec les yeux de notre cœur, il faut dire aussi que les yeux de notre chair verront ce Dieu invisible dans l'icône, l'image que nous en donnera le Christ ressuscité. Notre béatitude, notre bonheur éternel consistera à voir avec nos yeux de chair ce visage ressuscité de Jésus qui est identiquement le visage de Dieu le Fils et qui est, par conséquent, l'image parfaite sans aucune dissemblance, du Père.
Oui, nous verrons Dieu, non seulement avec notre âme, avec notre cœur, mais avec les yeux de notre chair ressuscitée. Et cette demande de Philippe, un peu naïve, trouvera de façon merveilleuse son accomplissement. Et, dès maintenant, "sans l'avoir vu encore" comme le dit saint Pierre "nous tressaillons d'une joie indicible" car nous savons que ce visage est au bout de la route, nous savons qu'un voile très mince peut-être, nous sépare seulement de ce visage que nous verrons. Oui, il s'en faut de peu, il s'en faut peut-être du quelques instants ou de quelques années, de toute façon c'est peu de choses, il s'en faut de bien peu que nous voyions face à face ce visage du Christ, ce visage de Dieu, cette icône du visage du Père.
Et alors nous serons totalement comblés parce que ce visage remplira tout notre être de sa beauté, de sa splendeur, de sa tendresse, de son amour. Il n'y aura plus rien en nous qui ne soit achevé, parfait, qui ne soit abouti à sa plénitude, car la plénitude de notre être, comme de notre bonheur, la plénitude de tous nos désirs, la plénitude de tout ce que nous sommes, c'est le visage de ce Dieu bien-aimé : pouvoir l'étreindre de nos yeux humains, le contempler, l'aimer sans fin, tel est l'accomplissement de notre vie, de cette vie d'aujourd'hui. Et dès maintenant cette promesse, cette certitude, cette réalité déjà commencée, entrevue, ébauchée est ce qu'il y a de plus important, de plus profond dans notre vie de chaque jour, non pas pour nous détourner vers un avenir quelconque, mais pour ensemencer tous nos instants, pour ensemencer toutes nos activités de la gloire de Dieu.
AMEN