EMPOIGNÉ PAR LE CHRIST
Ph 3,7-14 ; Jn 10, 27-30
(16 mai 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Olympie : Le gymnase
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e texte de l'épître aux Philippiens que nous venons d'entendre est un texte absolument unique dans le Nouveau Testament parce que non seulement c'est un texte autobiographique, saint Paul parle de lui, ce qui lui arrive assez fréquemment d'ailleurs, ici il en parle à propos d'une expérience tout à fait spéciale, et c'est le seul témoignage qu'on ait dans tout le Nouveau Testament. Il est donc en train d'expliquer aux Philippiens comment il vit. Et il explique que par rapport à la vie passée où il avait pas mal de privilèges, celui d'être d'une famille de pharisiens pratiquants, d'avoir étudié la Loi, de faire partie du peuple élu, d'avoir accès aux promesses de Dieu, et, dit-il, tout cela n'a aucun intérêt, je considérerais même tout cela comme des désavantages maintenant, par rapport à la seule chose qui compte, connaître Jésus-Christ.
On pourrait en déduire que là, saint Paul fait un peu le fanatique, il refuse tout, il méprise tout, par rapport à une seule chose, connaître le Christ. C'est un comportement religieux assez courant de nos jours, pas uniquement dans les milieux musulmans, on assiste parfois à des phénomènes dans lesquels des hommes, des femmes complètement fascinés par une vérité religieuse, lâchent tout, sacrifient tout à cause de cela. A la première lecture, on pourrait penser que saint Paul révèle, manifeste exactement la même attitude. Pourtant, il va en donner des raisons à cette différence. Il va expliquer une chose qui paraît tout à fait banale à première lecture, mais qui est fondamentale : il dit que la seule chose qui compte c'est de connaître le Christ, avec la puissance de sa Résurrection, la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans la mort afin de parvenir à ressusciter d'entre les morts. Jusque-là, nous avons un petit résumé du Credo. Mais il ajoute : "Non que je sois moi-même au but, ni déjà devenu parfait, (c'est déjà une réserve), mais je poursuis ma course, (et c'est là où c'est intéressant) pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus". On considère généralement, et je crois à juste titre, que cette petite phrase est le seul cas où un témoin de la Résurrection explique ce qui lui est arrivé. En fait, saint Paul explique que pour lui, voir le Christ ressuscité, c'est avoir été saisi. Et cela change assez considérablement nos représentations par rapport à la Résurrection. Nous imaginons volontiers que les apparitions du Christ ressuscité comme une sorte d'apparition sur l'écran du réel de cette forme un peu bizarre qui s'appelle Jésus-Christ et qu'on reconnaît à peine. Saint Paul qui témoigne là personnellement, puisque c'est un texte autobiographique extrêmement important, dit comment ça fait de voir le Christ ressuscité : on est saisi, pas seulement au sens un peu affaibli aujourd'hui où comme par exemple on dit après avoir vu un beau film : je suis saisi, comme une sorte de choc émotif qui vous tient et vous subjugue, mais ici il dit bien : "je tâche de saisir et j'ai été saisi"; c'est-à-dire qu'il veut saisir la fin, la résurrection, "ayant été moi-même saisi", ce n'est donc pas simplement un choc émotif, c'est le fait d'avoir été pris, d'avoir été empoigné littéralement par le Christ, sa vie désormais est complètement sous sa mouvance, et c'est effectivement ce qui distingue l'expérience de la Résurrection. Elle n'est pas d'abord une expérience psychologique dans laquelle tout à coup on se dit, voilà, ça y est, j'ai vu le Christ ressuscité, j'ai eu une vision, comme à Fatima, mais c'est être saisi, être littéralement empoigné par le Christ de telle sorte que saint Paul dit : quand je suis empoigné par le Christ, je ne peux plus faire autre que de mettre tout mon être, toutes mes énergies tendus auprès de celui qui m'a saisi. C'est exactement cela le premier et l'unique témoignage autobiographique que nous ayons de la Résurrection.
Cela peut nous ouvrir des horizons. La plupart du temps, on dit : ah, si nous avions été avec apôtres, on aurait vu Jésus, etc... d'abord, le problème aurait été de voir, on ne sait pas ce que cela voulait dire. Saint Paul ne dit pas j'ai vu, mais je veux voir, il dit ayant été saisi, je veux saisir. En fait, que se passe-t-il au baptême ? Exactement la même chose, quand quelqu'un est baptisé, il est littéralement, à travers un signe, mais c'est un signe réel, il est saisi par le Christ pour saisir le Christ. C'est pour cette raison que l'expérience du baptême c'est l'expérience du Christ ressuscité. Il n'y a pas un peu de merveilleux, il n'y a pas de signe extraordinaire, il n'y a pas les yeux qui s'ouvrent, et bien, non, ayant été saisi, je cherche à saisir. C'est ce qui détermine toute une attitude fondamentale qui va devenir toute la morale chrétienne : je cours, tendu de tout mon être. Saint Paul prend une image qui peut nous paraître étonnante aujourd'hui, c'est l'image de l'athlète. On voit cela de temps en temps quand on voit les Jeux olympiques à la télé, c'est l'image de l'athlète qui au dernier moment pour les derniers centimètres se lance complètement le torse en avant pour franchir le premier la ligne d'arrivée, c'est cette espèce de tension extraordinaire dans laquelle on gagne à un dixième de seconde près, mais on gagne, c'est ce mouvement de tension de tout l'être qui est le denier effort au moment où on doit remporter le prix. Et saint Paul dit : depuis que j'ai été saisi, et que je veux saisir, je suis dans cette attitude-là tout le temps, je suis en pleine tension, le mot grec, c'est "epectasis" c'est le mot qui désigne ce dernier geste de l'athlète qui frôle la victoire, et c'est pour cela que saint Paul dit qu'il n'est pas parvenu au but, parce qu'il a conscience de vivre toute sa vie de recherche du ressuscité, dans la tension de Pâques. C'est pour cela que la morale chrétienne, le comportement chrétien n'est pas une attitude commode. C'est la dernière foulée juste avant d'approcher de la ligne d'arrivée.
Cela peut nous aider nous-mêmes à entrevoir avec beaucoup plus de réalisme et en tout cas beaucoup plus d'exigence le sens de notre existence chrétienne et de notre foi en la résurrection. Soit nous croyons simplement, et nous les occidentaux nous péchons de temps en temps par ce goût de l'extraordinaire, et si nous croyons que la résurrection c'est un truc comme ça, cela n'a rien à voir. En réalité, ce que saint Paul nous dit, ce n'est pas de voir, mais c'est d'être saisi, c'est cela qui est le plus important, et je pense que c'est là le véritable témoignage de la foi en la résurrection, et de son témoignage au milieu de ce monde.
AMEN