LE PROBLÈME DES VOCATIONS AUJOURD'HUI : LES CHRÉTIENS AURAIENT-ILS PEUR DE LEUR LIBERTÉ ?
Ac 2, 14+36-41 ; 1 P 2, 20-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques - année A (10 mai 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Il est hors de mon propos de faire une quelconque comparaison entre le régime dans lequel est obligée de vivre la Pologne d'aujourd'hui et l'un quelconque de nos pays occidentaux, à plus forte raison l'Église. Que ce soit bien clair et net : il n'y a aucun rapport entre un régime où la liberté ne peut pas avoir droit de cité, où la vérité est remplacée de façon systématique par le mensonge, et quand le mensonge devient impuissant, par la violence, la terreur et l'écrasement de toute volonté de vivre. Il est évident qu'il n'y a sous cet aspect-là aucun rapport. Cependant ce dialogue m'a paru révélateur et significatif. Pourquoi ? parce qu'au fond ce qui se pas sait dans la tête de ce général qui est un sbire, une miette du pouvoir, comme le dit Walesa, peut se résumer de façon suivante : il avait fini par croire que l'homme qu'il était, n'était pas la mise en œuvre de sa propre liberté, mais qu'il était le résultat de structures, de pouvoirs, d'un parti, de quelque chose qui existe comme une abstraction qui planait au-dessus de lui et qui, pour mieux faire sentir son pouvoir, doit terroriser et faire peur. En lisant ce récit de Walesa, je me suis dit : "Au fond cette terrible expérience de la démission de sa propre liberté, de son vouloir vivre, de cela même que Dieu nous a donné d'exister, cela à tout moment ne nous guette-t-il pas nous-mêmes ? Bien entendu nous ne vivons pas dans le cadre ubuesque d'un régime de terrorisme politique, mais dans le régime propre de notre aventure personnelle et de notre vie chrétienne et religieuse, est-ce qu'à tout moment, le mal et le péché qui constituent le vrai péché dans notre vie ou dans notre cœur, ne sont-ils pas d'avoir peur de notre liberté, et, comme le disait Walesa à propos de ce général, "de lui préférer finalement des ordres clairs, nets et précis ?"
C'est vrai, et si nous regardons notre vie, notre cheminement sous le regard de Dieu, nous constatons que notre péché est toujours de ce côté-là, que la racine du mal est toujours du côté de la peur que nous avons de notre liberté. Et je voudrais précisément en prendre un tout petit indice, ce matin. Puisque nous célébrons aujourd'hui la journée des vocations à l'occasion du mystère du Christ, bon pasteur, je vous pose simplement la question : "comment regardons-nous les prêtres ? qui sont les prêtres pour nous ?" Si vous examinez profondément l'intime de votre cœur et de votre foi, vous vous apercevrez peut-être que le rôle du prêtre pour vous n'est pas toujours clair dans votre esprit, qu'il reste toujours une image du prêtre qui permet parfois d'esquiver le mystère de notre liberté. Au fond dans l'Église, ne trouvons-nous pas aujourd'hui une forme de péché selon laquelle les baptisés qui ne sont pas prêtres renvoient à leurs frères prêtres une image discutable de l'autorité : "Oh, c'est vous qui décidez, c'est vous qui tenez tout en mains, nous, nous ne voulons que suivre et obéir, nous sommes fidèles et disciplinés, nous avons la foi du charbonnier, laquelle sur ces questions religieuses, nous évite d'engager profondément notre liberté, nous avons déjà tellement de soucis par ailleurs Il faut nous occuper du monde, de notre famille, de tous nos enfants, de tous ces problèmes matériels auxquels nous sommes confrontés, Et par conséquent, notre avenir spirituel, nous le remettons paisiblement entre vos mains, ainsi nous aurons un souci de moins !" Ne trouvons-nous pas dans notre cœur une telle image du prêtre ou de l'autorité ecclésiastique, sous quelque forme que ce soit ? le fait qu'il y ait des ministères dans l'Église, et des hommes qui ont reçu la charge de servir, ne constitue-t-il pas l'occasion pour tous les baptisés de se décharger de l'avenir spirituel de leur liberté ?
Il faut le dire avec la plus extrême rigueur : partout où l'on rencontre une capitulation quelconque dans ce problème, il y a une crise des vocations. Avant même que les séminaires se vident ou se remplissent, le problème de la crise des vocations se situe à l'intérieur, à la frontière même du cœur de chacun des baptisés. C'est dans la mesure où chaque baptisé accepte de mettre en œuvre toute sa liberté et rien que sa liberté pour Dieu que l'Église peut être un lieu dans lequel le sacerdoce, le ministère presbytéral, l'autorité des prêtres et des évêques peuvent jouer à plein, c'est-à-dire sans équivoque.
Voilà pourquoi le Christ, pour se désigner, a dit qu'Il était la porte. Il n'a pas dit qu'Il était l'appartement, Il a dit qu'Il était la porte, et Il a même indirectement précisé que cette porte était une porte pour sortir, c'est-à-dire pour aller au grand large. Et où est le grand large ? c'est le cœur de Dieu. Par conséquent, lorsqu'il y a des prêtres dans une église, ce sont des portes, ce sont des portes à travers lesquelles il faut passer et ne pas avoir peur ni du grand large, ni du vent qui souffle, ni même de la tempête, car c'est là-même que se forge la sainteté de notre liberté. Par conséquent les prêtres ne sont pas des portes avec des serrures verrouillées, les prêtres sont des portes qui ouvrent l'accès à Dieu mais à qui ? à des libertés qui ont vraiment envie de le rencontrer pleinement.
Ainsi donc, nous n'avons, ni vous ni nous, aucune excuse. La raison d'être du ministère sacerdotal, la raison d'être des vocations, c'est le service de votre liberté. Comme le disait récemment un texte d'une Congrégation romaine au sujet des ministères : "l'Église a pour tâche de produire d'abord des saints, et non pas d'abord des ministres". Et c'est dans la mesure où l'Église est productrice de sainteté qu'il y a comme un appel d'air qui suscite les serviteurs de cette liberté. Mais on ne peut pas créer des serviteurs pour rien ! Et là où la liberté est diminuée dans le cœur du croyant, sa liberté spirituelle, sa liberté en face de Dieu, le manque de prêtres qui se fait nécessairement sentir, là où la liberté n'existe plus, elle ne peut pas réclamer de serviteurs. Aucun jeune ne peut être assez fou pour vouloir servir un peuple d'hommes libres qui auraient renoncé à leur liberté. Et par conséquent la crise des vocations dont on parle souvent, n'est pas à regarder avec les bras ballants en se disant : "c'est terrible, il n'y a plus de jeunes qui veulent y aller". Un tel diagnostic est insuffisant. La crise des vocations, aujourd'hui, c'est la crise de ce combat de la liberté dans le cœur de chaque chrétien afin qu'il n'ait pas peur de sa liberté. Et dans la mesure où il a envie, dans la plénitude de sa liberté, de vivre totalement pour Dieu, au grand large, alors ce désir ne pourra pas ne pas provoquer un appel d'air, un grand souffle, le besoin d'un service de cette liberté. Mais c'est d'abord parce que cette liberté est vivante au cœur des croyants qu'est suscité dans un second temps l'appel de l'Église à se donner des serviteurs.
C'est ainsi que le Christ veut que vive son Église. Il veut qu'il y ait des hommes qui soient les sacrements de la porte, de la porte grande ouverte vers le Royaume de Dieu. Et ces hommes, ce sont ceux qui ont reçu un ministère épiscopal, sacerdotal ou diaconal. Mais souvenez-vous, ils sont des portes pour vous conduire à l'épanouissement de votre liberté, pour vous conduire à la sainteté. Si nous prêtres et diacres, nous ne sommes pas les serviteurs de votre sainteté, de la liberté de votre sainteté et de la sainteté de votre liberté, nous ne servons à rien, et il n'est pas évident qu'il y ait des jeunes aujourd'hui qui n'ont pas envie d'être prêtres, parce qu'ils ne voient pas le déploiement, la richesse et la plénitude de cette sainteté et de cette liberté dans le cœur de leurs frères. Telle est la manière dont se pose le problème.
Frères et sœurs, c'est la journée des vocations. Prions aujourd'hui pour deux intentions. La première la voici : que nous tous les baptisés, nous retrouvions la véritable vocation de notre liberté qui est de nous nous reposer sur rien d'autre que sur ce vis-à-vis de notre liberté en face de Dieu. La deuxième intention la voici : prions pour que le Seigneur rende assez vivant et assez libre le cœur de chacun. Que Dieu rende assez libres, assez saintes et assez vivantes la foi et la liberté de chacun des croyants pour qu'alors soit entendu cet appel adressé à des serviteurs : cet appel à être la porte qui laisse passer ce grand courant d'air du Royaume de Dieu, ce grand coup de vent du Royaume de Dieu au milieu de notre monde et que nous soyons ainsi tous emportés dans le cœur de Dieu, tout le troupeau, toutes les brebis à la suite de l'unique Pasteur.
AMEN