OMNES ET SINGULI
Ac 13, 14 + 43-52 ; Ap 7, 9 + 14b-17 ; Jn 10, 27-30
Quatrième dimanche de Pâques – année C (11 mai 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, nous avons tous été les témoins de ces très beaux moments au cours desquels le nouvel évêque de Rome, serviteur des serviteurs de Dieu, appelé pape parce que c’est une habitude sans que ce soit un titre officiel, est apparu au balcon devant toute cette foule. Nous avons repéré l’émotion qui le touchait profondément, mais il a gardé un flegme assez étonnant, même s’il y avait quelques larmes qu’on sentait poindre sur ses paupières, et il est resté lui-même : il vaut mieux, sinon ça se termine comme dans le film de Nanni Moretti Habemus papam dans lequel le pape s’en va, étouffé par l’émotion et la responsabilité, mais là, c’était le scénario fondamental et véritable de l’élection du successeur de Pierre.
Cela coïncide avec le fait qu’aujourd’hui, c’est le dimanche des vocations et dans tous les diocèses, comme dans le nôtre, nous allons prier pour le pape. Prier c’est bien et j’espère que nous le ferons de façon régulière car il a sûrement grand besoin de notre prière, mais une des choses importantes serait de comprendre ce que veut dire pour lui et pour nous, être l’évêque de Rome, qui a la responsabilité de tout le troupeau du Christ.
L’image du Bon Pasteur que Jésus Lui-même a utilisée, doit être manipulée avec beaucoup de précautions parce que la première image qui nous vient à l’esprit quand on entend le fait que le pape est le pasteur de l’Église universelle, donne l’impression que le pasteur est le propriétaire. C’est une grave erreur parce que le pape n’est pas plus le propriétaire de l’Église que l’Église n’est sa propriété, ni que le diocèse d’Aix n’est la propriété de Monseigneur Christian Delarbre ou la paroisse Saint-Jean-de-Malte n’est la propriété du frère Daniel : Dieu vous en préserve et moi aussi.
La plupart du temps, nos schémas sont flous et nous ne voyons pas tout ce qu’il y a derrière cela. Quand Jésus, après sa résurrection, confie sa mission à Pierre, Il lui dit : « Pais mes brebis », Il ne lui dit pas : « Maintenant que J’ai fait le travail du Salut et que Je suis mort pour mon peuple, pais tes brebis : Je te passe le troupeau. » Le ministère de Pierre n’est pas un acte de propriétaire. Nous chrétiens ne fêtons pas l’élection du successeur de Pierre comme s’il y avait eu changement de propriétaire pour la durée de la vie de celui qui a été élu : nous ne sommes pas la propriété du pape. Les chrétiens ne doivent pas vivre comme s’ils étaient purement et simplement la propriété d’un homme. Il y a eu suffisamment, dans toutes les religions, des écarts, des abus ou des excès de propriété, pour que nous-mêmes qui, à certains moments avons pu connaître la papolâtrie, ne tombions pas dans la papolâtrie. Quand on est chrétien, on est d’abord la propriété de deux personnes, voire trois : le Père, le Fils, et c’est pour ça que le Père a confié les brebis à son Fils, et le Père veut que le Fils crée ce troupeau comme étant le sien, donc le Christ dit « mes brebis ». Il sait qu’ultimement elles appartiennent au Père mais comme tous les deux partagent la même capacité créatrice du troupeau, le Christ dit « mes brebis » et elles écoutent la voix du Père aussi bien que sa voix. Il y a entre le Père et le Fils, pour ne rien dire du Saint-Esprit qui Lui-même a sa responsabilité dans la vie du troupeau puisqu’Il est la vie et le principe de communion du troupeau, ce lien avec tous ceux qui appartiennent au mystère de la foi chrétienne et qui sont la propriété du Père, du Fils et de l’Esprit. Après c’est terminé, on n’est plus en terme de propriété, on est en terme de service.
Car après sa mort et dans la lumière de sa résurrection, Jésus a essayé de résoudre ce problème : à qui confier le troupeau puisque Je ne suis plus là ? Il ne dit pas : « Simon Pierre, m’aimes-Tu ? Pais ces brebis qui sont là. » Il ne les désigne pas du doigt comme si elles étaient à confier à quelqu’un. C’est « pais Mes brebis », ce qui veut dire qu’elles resteront toujours « mes brebis ». Le ministère n’est donc pas un acte de propriété, et j’ai toujours été scandalisé qu’un certain nombre de prêtres ou d’évêques traitent le peuple de Dieu qui leur est confié, et non donné, comme leurs brebis : c’est faux. Tout l’art du pasteur est d’arriver à traiter les brebis qui lui sont confiées comme confiées et non comme des gens qu’ils vont modeler ou façonner, ne serait-ce même qu’à l’image de leur spiritualité.
La manière même dont le Christ confie son troupeau à Pierre est plus exigeante pour Pierre que pour le troupeau, car le troupeau appartient déjà au Christ, il est déjà dans la mouvance de la grâce ; le troupeau, ce sont les baptisés : ils sont là et ils exercent leur vie de croyants comme le don même de Dieu. Quand je baptise quelqu’un, il ne devient pas ma propriété. Je lui dis : « Je te baptise au nom du Père… » C’est à peine si on peut utiliser le nom de sous-traitant, ce n’est pas très joli mais les prêtres sont plutôt sous-traitants que propriétaires, et c’est dans cet acte de confiance que fait le Christ, qui est la grâce même de la responsabilité épiscopale ou pontificale. Mais c’est un acte de confiance et c’est pour cela que Jésus dit à un autre moment : « Nul ne peut arracher les brebis de ma main » car la véritable garde et la véritable vigilance sur le troupeau de Dieu, c’est le Christ Lui-même.
Nous prêtres, qui sommes choisis selon des procédés canoniques de nomination de plus en plus compliqués, nous sommes là simplement à votre service. Nous sommes les bergers du troupeau, mais nous n’en sommes pas les propriétaires. La preuve, c’est que quand Jésus dit que quand le loup vient pour menacer le troupeau, le vrai berger risque sa vie tandis que les faux bergers s’enfuient, ne s’occupent plus du troupeau et laissent les deux ou trois victimes du loup sur le chemin ou dans le pré.
Tous ceux qui ont un ministère dans l’Église n’ont qu’un souci, faire grandir la foi et l’expérience du mystère de Dieu chez ceux qui leur sont confiés. Voilà pourquoi la mission de Pierre est si décisive, si importante et si difficile à vivre : s’occuper de tous les chrétiens, de tous les disciples du Christ, non comme disciples du pape Léon XIV ou du pape François. Ainsi, nous comprenons parfois très mal un certain nombre de décisions prises, car il faut qu’elles soient prises de façon à ce que tous ceux qui sont concernés comprennent que c’est une décision qui vise à les faire grandir dans la foi au Christ et l’appartenance au Christ.
Je voudrais terminer en vous expliquant pourquoi l’image du pasteur a été choisie par le Christ. Il aurait pu dire : « Je suis le roi », mais quand on voulait Le faire roi, Il se défilait et ne voulait pas qu’on utilise ce terme-là. C’était très ambigu et quand on voit comment les rois, les empereurs ou les procurateurs romains considéraient le peuple, ce n’était pas une référence. Il a pris l’image du pasteur qui avait déjà été prise dans l’Ancien Testament car déjà les prêtres et les autorités sur le peuple utilisaient le peuple comme leur propriété. Dieu n’a jamais dit à David : « Je te confie le peuple pour qu’il soit tien. » David savait bien que le peuple ne lui appartenait pas et qu’il était là pour le faire grandir. Mais pourquoi est-ce l’image du Pasteur qui a été tellement utilisée dans toute la tradition et la littérature biblique ?
C’est parce que les Anciens qui avaient un don d’observation beaucoup plus fin que le nôtre avaient beaucoup d’estime pour le métier de berger. Qu’admirait-on chez le berger ? Une chose absolument unique : le berger est celui qui est capable, à la fois et inséparablement, de discerner le souci de tout le troupeau. Il le conduit vers les eaux tranquilles, il dresse une table et il s’occupe du troupeau pour qu’il soit bien, mais en même temps,– et même les Romains, quand ils ont reçu l’Évangile, ont été stupéfiés par cette analyse du problème du pasteur – le pasteur est celui qui, inséparablement, sait s’occuper de chacune des brebis et de toutes à la fois (ce qui sera une lourde charge pour le pape). Dans certaines cultures, on a repris la formule pour dire que le rôle du pasteur, c’est « omnes et singuli » : omnes, l’humanité ou le troupeau qui est confié tout ensemble, et singuli : chacun dans sa propre histoire et son existence personnelle. C’est ce que le Christ a fait. Quand on dit qu’Il est mort pour tous, on dit en même temps qu’Il est mort pour chacun d’entre nous. Quand on dit que le Christ est le Pasteur de l’Église, on dit qu’Il est le Pasteur de chacun d’entre nous. C’est aussi le souci le plus pressant dans la société actuelle car je n’ai pas l’impression que la plupart de nos hommes politiques aient le modèle du pasteur comme modèle politique. Mais pourtant le Christ Lui-même – Il a demandé à ses pasteurs de faire la même chose – a le don de s’occuper de tous et de chacun personnellement à la fois.
Demandons aujourd’hui, au moment où nous célébrons le mystère du Christ Pasteur, à la fois de mieux reconnaître l’exigence du métier de pasteur, et aussi le sens même de la relation que nous pouvons avoir avec nos pasteurs : qu’ils soient des hommes, peut-être un jour des femmes (on ne sait jamais, tout peut arriver) qui aient le souci de tous et de chacun. Cela se réalise déjà dans la famille (où ce sont généralement les mères qui assurent le souci de la cohérence et de la convergence de tous et de chacun, plus que les pères beaucoup trop occupés pour se charger des détails de l’intendance). On peut demander au Seigneur que dans l’état actuel et présent du clergé, nous soyons tous attentifs à ce que nos pasteurs, ceux à qui le Christ a confié une mission, aient en même temps le souci de tous et de chacun. Amen.