EXPOSER LIBREMENT SA VIE POUR SON FRERE
Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques – année B (21 avril 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Je suis le bon pasteur.
Frères et sœurs, il y a peu de paroles de Jésus qui aient été aussi mal interprétées que cette parabole. En effet pour nous, c'est la parabole de la gentillesse inconditionnelle du berger pour son troupeau. D'une certaine manière, ça nous induit dans une sorte de conception de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, de sa patience, qui fait qu’on peut presque faire n'importe quoi, car peu importe, Il nous aimera toujours. Ce n'est pas absolument faux et c'est même un peu consolant. Mais il faut quand même bien comprendre que c'est un peu plus exigeant que cela et que Jésus n'est pas venu remplacer « tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil » par « Dieu est gentil avec tout le monde ». C’est vrai, mais encore faut-il comprendre comment. Il faudrait peut-être stimuler notre intelligence et notre cœur pour essayer de comprendre ce que Jésus a voulu nous dire.
Il déploie cette parabole sur une donnée fondamentale : « Je donne ma vie pour mes brebis ». Là encore, on a envie de dire que puisque Dieu est si gentil, Il donne sa vie pour tout le monde (même les plus grands criminels), peu importe ce que nous sommes, ce que nous avons fait et ce que nous avons gâché ou détruit. On présente à ce moment-là le cas du bon larron, qui dans les dernières secondes de son existence, gagne le paradis, comme on dit. Cela montre déjà qu’on a une notion du paradis qui s’apparente à la loterie nationale. On se trouve devant une interprétation un peu émolliente, sans grande consistance. Les chrétiens sont gentils. Certes, et pourquoi ? Parce que Jésus a été très gentil et parce qu’Il a tout fait pour que les choses aillent le mieux possible. En réalité, si on fait le bilan, on peut s’étonner de la faible efficience de cette gentillesse tous azimuts de Dieu.
Alors qu'a-t-Il voulu dire quand Il a dit qu'Il donnait sa vie pour ses brebis ? Tout d'abord, l'expression n’est pas simple à comprendre, car « donner sa vie pour », peut déjà être compris comme un marchandage. Jésus va donner sa vie et en contrepartie, nous aurons un don, un cadeau que nous n'imaginons pas, mais qui sera très bien. Mais est-ce bien ce que ça veut dire ? D’ailleurs, le pire dans cette version-là, est ce qui a été développé par un certain nombre de théologiens de la Renaissance, à savoir que le Père était tellement furieux des bêtises d'Adam et Ève autour du pommier qu’Il a voulu qu’on compense et qu’on puisse changer la donne. C'est-à-dire, Il était comme on le chante dans le « minuit chrétien » qui est devenu une sorte de texte théologique fondamental dans notre tradition de Noël (ce qui n’est pas très juste), « Il est venu de son Père apaiser le courroux ». Autrement dit, c'est une scène absolument épouvantable où Dieu, après le péché d'Adam (et d’Ève d'ailleurs, ils sont associés), a décidé qu’Il serait en colère contre les hommes et qu’Il allait sévir : « Attention, quand papa va rentrer, tu vas voir ce que tu vas voir ». En outre, le Père est horriblement sadique puisque quand Il voit que les hommes continuent imperturbablement à mener leur petite vie avec leurs petits défauts, leurs petits trafics et leurs petites récompenses quotidiennes, qui est-Il obligé de frapper ? Le seul innocent : son Fils. Donc on dit (c'est une formule assez courante, dont on ne réfléchit pas à toutes les conséquences) que Dieu a tellement aimé le monde qu'Il a donné son Fils ; c'est bien ce que dit saint Paul et c’est juste. Certes, Il L'a donné, mais dans quel but ? Il l'a donné pour Le faire souffrir à notre place ? De là une espèce de conception terriblement sadique des relations à l'intérieur de la Trinité. L’Homme pèche, Dieu le Père est furieux, Il essaie de récupérer les morceaux pendant un certain temps, ça ne marche pas, donc II passe au niveau supérieur. Et Il dit : « Maintenant Toi, le Fils, Tu dois y aller pour récupérer la situation et c'est sur Toi que Je vais me passer les nerfs ». C'est quand même hélas une des choses qui ont été soutenues terriblement naïvement et parfois aussi pour faire peur. Il y a un peu de terrorisme là-dedans. Dieu le Père n’est pas content et donc il faut qu'Il se défoule. Pour cela, Il va jeter son dévolu sur son Fils comme le seul innocent, qui doit évidemment en passer par là et donc se soumettre totalement. Pour certains, c'est le sens même de « Je donne ma vie pour... »
Évidemment on pourrait avoir un soupçon. Les coutumes de marchandages, qui sont les coutumes des bergers à gages, ces bergers qui surveillent le troupeau pour gagner des sous, sont transposées à l'intérieur de la vie entre Dieu le Père et le Fils. C'est quand même un peu étonnant qu'on ait pu en arriver là et je crois que ce serait une réaction tout à fait saine et nécessaire de nous interroger sur le sens de cette déviation.
« Donner sa vie pour… » a aussi un autre sens. Et, chose curieuse, c'était bien perçu à l'époque de Jésus, non seulement chez les Juifs, mais également chez les païens. Plusieurs sages grecs ont dit qu’à certains moments, seul un homme juste pouvait exposer (c'est le même verbe que donner) sa vie par amour pour quelqu'un. Dans ce cas-là, il ne s'agit pas de payer une dette, ça n'en est pas le vocabulaire. Il ne s'agit pas d'essayer de récupérer la situation avec des arrangements financiers. Comme l’ont dit des penseurs grecs, notamment Platon, quand on veut donner sa vie pour quelqu'un, c'est uniquement qu'on expose sa vie pour lui et, précise-t il même d'ailleurs, aussi pour des femmes. Ces philosophes que l’on a taxés d'antiféminisme et de machisme, en réalité, considéraient aussi qu'un homme pouvait donner sa vie par amour pour une femme. On ne cite pas beaucoup Platon dans ce sens-là, parce qu'on s'est dit que de toute façon il avait une toute autre manière de voir les choses, mais en réalité là-dessus, il l'a dit. Et c'est d'ailleurs sans doute pour ça que cette parole sur le Bon Pasteur ne reprend pas Platon, que Jésus, je pense, n'avait jamais lu.
Donc, contrairement à la situation de rachat de dette présentée plus haut, il s’agit d’une situation extraordinaire dans laquelle un être humain, à certains moments, voyant la vie d'un autre en danger, est capable de s'exposer, d’exposer sa vie pour sauver l'autre. Ce cas-là est tout l'inverse de la situation plutôt sadique, décrite plus haut, dans laquelle quand je dis : « Tu dois mourir pour », c'est quelqu'un qui spontanément, en toute liberté, voyant la détresse d'un frère ou d'une sœur, décide de jouer jusqu'au bout le scénario de la mise en jeu de sa vie pour que l’autre soit sauvé. Avouez que c’est une toute autre manière de voir les choses, et vous comprenez pourquoi Jésus a très clairement souligné la différence entre le bon berger (ou le vrai berger) et l'autre qui est le berger à gages, le berger salarié. Que fait le berger à gages ? Il vit du troupeau. C'est simple : quand le troupeau le met en danger, il s'enfuit et sauve ainsi sa vie. Et quel est son salaire ? C'est sa propre peau. Il a sauvé sa peau. Évidemment, les moutons ont laissé la leur.
Il faut bien voir qu’on doit se méfier de toute tentative, même bienveillante, de dire : « Comme Dieu est bon ! Il a mis sa vie en jeu ». Oui, et pourquoi ? Pour nous ? Pour que nous soyons des vivants. Il a exposé (Platon dit que c'est aussi le cas des soldats d'une cité grecque qui meurent pour sauver la vie et l'honneur de leurs concitoyens) sa vie. À ce moment-là le don, ce qu'on a appelé le sacrifice de soi, aussi bien dans le vocabulaire civil, politique que religieux, est apparemment le même acte, mais les interprétations diffèrent. Dans un cas, l'acte d'exposer sa vie, de la mettre en jeu est quelque chose qui a tout son sens. Même si l'homme perd sa vie, est victime de cette exposition pour sauver l'autre, même si l'autre, qui est sauvé, peut aussi être la victime de l'attaque, ça n'empêche qu’il y a le don d’« exposer sa vie pour... » Ça, c’est le vrai sens. C’est ce que Jésus a voulu dire. Je trouve d'ailleurs intéressant que, sans faire de référence ni d'allusion, ce texte nous dise que d'une certaine façon, entre humains, il est possible, peut-être pas exactement pour les mêmes raisons, mais en tout cas mus par le même souci, de faire qu’on donne sa vie déjà pour des plans humains. Et c'est d'ailleurs ce que je trouve si beau et si grand dans toute vie humaine, que d'une façon ou d'une autre, il y a toujours une sorte de fond de base dans le cœur d'un homme, capable de mettre en jeu sa vie pour sauver son frère ou sa sœur.
Frères et sœurs, juste avant de dire cela, Jésus a dit non seulement qu'Il était le berger, mais en imbriquant les deux thèmes l'un dans l’autre, Il a dit : « Je suis la porte ». On se demande d’ordinaire pourquoi Jésus a parlé de la porte alors qu'Il aurait pu venir tout de suite expliquer ce qu'est le don de sa vie. Mais voilà : c'est un don de vie qui ouvre une porte. Et c'est pour ça que le pasteur est un Bon Pasteur ; c'est parce qu’Il donne sa vie, non pas pour payer, compenser ou atténuer la colère de son Père, mais pour ouvrir son cœur aux fidèles, à ceux qui croient en Lui et qui recueillent sa parole. Il est capable d'ouvrir son cœur pour devenir la porte d'accès au Père. Vous comprenez à ce moment-là, frères et sœurs, que l'image et la parabole du Bon Pasteur prennent une toute autre dimension.
Il ne donne pas sa vie pour effacer le passé. Ce ne serait d'ailleurs pas si mal que ça, mais en tout cas ce n’est pas le bon contexte. Il donne sa vie pour ouvrir l'humanité à un autre avenir, celui pour lequel elle avait été créée dès le début. À ce moment-là, le Bon Pasteur a une toute autre raison d'être, de vivre et de donner sa vie par une décision, que celles que nous pouvons Lui imaginer. Ce n'est pas simplement pour dire à son Père : « Mon Père, maintenant ça y est, J’ai payé la dette et il n’y a plus de comptabilité entre Toi et l'humanité. J'ai gagné le gros lot pour que ça marche. » Ça, c'est encore du calcul. Or, que Jésus donne sa vie n'est pas un rachat au sens banal du terme. Même chez les anciens, le rachat n’avait pas nécessairement la valeur positive de tractations financières que nous lui attribuons. Le don, l'exposition de sa vie, c'est pour ouvrir l'humanité à la véritable relation avec le Père, non plus sous le mode de la contrainte, de la menace, de la peur, mais sur un mode beaucoup plus radical et libérateur : celui d’ouvrir un espace de la véritable liberté de l’homme.
C'est pour ça qu’on doit être prudent quand on parle des théories de la rédemption. Si on comprend rédemption simplement au sens de rachat, d’opération financière pour régler la situation, alors on est en train de faire perdre à l'acte de Jésus qui donne sa vie, qui expose sa vie, sa véritable signification, son véritable enjeu. Or, et je termine par là, le plus intéressant dans cette affaire, c'est le but pour lequel le Christ est mort : Il est mort pour redonner à l'homme une liberté qui puisse marcher, s'avancer, s'élancer vers le cœur de Dieu, le cœur du Père. Et comment l'a-t-Il fait ? En acceptant Lui-même que la mort qui est normalement le signe de la destruction de l'être, en voulant que cette mort soit libre, c'est-à-dire sans arrière-pensée, en sachant pleinement à quoi Il s’expose, en le faisant à dessein pour ouvrir le cœur des hommes et la vie des hommes à la vraie liberté.
Vous voyez, je crois que nous essayons souvent hélas de caricaturer les choses d'une façon un petit peu décevante. Nous voulons ou avons toujours la tentation de considérer que le fait de recevoir l'amour de Dieu et la grâce de Jésus, est le résultat d'une sorte de calcul économique à notre bénéfice. On ne peut pas le nier, mais ce n’est pas le fond du problème. Le fond du problème, c'est que le Père face au Fils et le Fils face au Père, le Fils, quand Il a dit qu'Il acceptait « non pas ma volonté, mais la tienne », a voulu dire simplement : « Si maintenant Je m’expose, c’est librement, Je ne suis pas forcé par Toi ». D'une certaine façon, c'est comme si le Fils disait au Père : « Je ne Te dois rien. Je dois simplement à tous les hommes qu'ils puissent découvrir la profondeur et la totalité de cette liberté que Tu m'as donnée dans mon existence humaine, pour qu'ils la découvrent eux-mêmes dans leur propre existence ». Amen.