LE TROUPEAU CONNAÎT LA VOIX DU BERGER

Ac 2, 14 + 36-41 ; 1 P 2, 20b-25 ; Jn 10, 1-10
Quatrième dimanche de Pâques – année A (30 avril 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je suis le Bon Pasteur, Je suis la porte des brebis »

Frères et sœurs, ces images employées par Jésus ne sont pas vraiment rassurantes pour nous. En effet, quoi de plus étonnant et de plus risqué aujourd’hui que le comportement de ce qu’on a appelé de façon légendaire grâce à Rabelais « les moutons de Panurge » ? Toutes les bêtes du troupeau ont un comportement grégaire, qui est d’ailleurs plus intelligent qu’on ne le croit : c’est ce qu’on appelle la vie sociale des animaux qui est parfois presque mieux que celle des hommes. Nous ne sommes donc pas particulièrement emballés d’être comparés à un troupeau. Pourtant, il y a une chose assez étonnante dans cette parabole sur laquelle je voudrais attirer votre attention. En effet, dans la lecture précédant l’évangile, l’épître de Pierre, nous avons entendu une présentation du Christ qui a souffert pour nous et qui se conclut presque comme une transition avec la parabole du Bon Pasteur : « Vous étiez errants comme des brebis mais, à présent, vous êtes revenus vers le berger qui veille sur vous ».

Les Anciens observaient beaucoup plus la vie des animaux que nous l’observons. En effet, si Pierre dit une chose pareille, c’est parce qu’il sait que les moutons peuvent avoir deux statuts, deux conditions de vie sociale. Ou bien ils sont errants – Jésus a largement exploité cette histoire des la brebis perdue, cette jeune brebis qui n’en fait qu’à sa tête, s’en va, se perd dans les broussailles et qu’il faut aller rechercher –, c’est la condition errante du troupeau. Ou bien, comme dans la parabole du Bon Pasteur longuement développée par saint Jean, nous apprenons que les brebis ont habituellement un comportement de société, qui n’est plus dans l’errance mais réside dans le fait qu’elles ont obéi, découvert et mis en œuvre une attention spéciale à celui qui est le berger. C’est d’ailleurs pour ça que Jésus l’utilise, c’est très intelligent de la part des brebis car elles sont capables de vivre ensemble dès lors qu’il y a quelqu’un qui les rassemble comme si le troupeau, lorsqu’il est purement livré à lui-même, ne découvrait pas les règles du vivre ensemble mais c’est dans la mesure où elles reconnaissent ensemble une réalité, une référence qui leur permet de vivre vraiment comme un troupeau, non pas simplement tous pareils mais un troupeau qui puise sa capacité de vivre dans la reconnaissance du berger, comme le dit saint Pierre : « Vous êtes revenus au berger qui veille sur vous ».

C’est là une observation intéressante car tout le problème de la domestication consiste dans le fait que les animaux puissent trouver l’évolution, la maturation d’un comportement qu’ils ne pourraient pas trouver tout seuls, grâce au berger qui en l’occurrence les rassemble, qui sait se faire obéir et les conduire. C’est une parabole tout à fait extraordinaire, riche de toute une observation. Lorsque Jésus se baladait avec ses disciples sur les chemins de Galilée, avait-Il observé le comportement des troupeaux ? C’est très probable et cela voulait dire que le simple fait d’être ensemble ne suffit pas à constituer un troupeau. Un troupeau n’en est vraiment un que lorsque tous les animaux connaissent la voix du berger comme dit Jésus. Il y a un moment où les animaux, les brebis, découvrent une certaine manière d’être ensemble, non plus dans l’errance où chacun va où il veut, mais une vie collective, construite, cohérente, convergente, ordonnée dans le même sens. Les brebis ne la trouvent pas par elles-mêmes, elles la trouvent parce qu’elles sont guidées, accompagnées par quelqu’un qui veille sur elles.

Frères et sœurs, si Jésus ne nous a pas gâtés en nous comparant à un troupeau, Il a quand même attiré notre attention sur une chose qui n’est pas si simple que ça : comment se fait-il qu’un groupe d’animaux – en l’occurrence ceux qui sont les plus utiles, les animaux domestiqués – puisse trouver une sorte de cohérence de comportement de vivre ensemble qui n’a pas été spontanément trouvé par eux mais qui, sur la base de ce qu’ils sont déjà capables de faire, de vivre, de manger et de marcher, est comme assumé, guidé, élevé vers un meilleur niveau de vie, celui qui veille sur les bêtes du troupeau. C’est peut-être là que se trouve la clé de la parabole que nous venons d’entendre. Par certains côtés, l’humanité est un peu, comme les philosophes l’ont dit, des animaux politiques même si parfois il semble que nous soyons plus animaux que politiques. L’homme est fait pour vivre ensemble, c’est une des données de la Création. D’ailleurs, il y a un indice très simple et clair : quand Dieu crée l’homme, Il crée Adam tout seul et comme il ne sait pas faire la cuisine, ni le repassage, ni même entretenir ses vêtements, Dieu dit : « Il n’est pas très bon que l’homme soit seul, on va lui trouver une compagne qui lui soit assortie ». Je plaisante évidemment mais ça veut dire que Dieu découvre dans l’homme seul, Adam, une solitude qui pourrait le rendre errant (d’ailleurs il y retombera) et comme pour lui donner une attitude, une stature plus profonde et plus vraie, Il va lui faire découvrir cette dimension humaine qu’il a déjà, à travers le fait d’avoir « l’os de mes os, la chair de ma chair, celle-ci sera appelée femme car elle est tirée de l’homme ».

Dès la Création, on dirait que Dieu a voulu que les êtres humains ne tirent pas de leur seule existence, de leur seule individualité, la possibilité de vivre – ce qui risquerait de sombrer dans l’errance – mais Il a voulu au contraire que les hommes puissent trouver dans le vis-à-vis – en l’espèce le vis-à-vis d’Adam et Ève – une plénitude, une profondeur, une stabilité. Cela ne va pas durer longtemps puisqu’immédiatement après, ils visitent les arbres fruitiers et tombent dans le panneau mais, il n’empêche que sur le fond, c’est cela qui est sous-jacent. Pas plus que les moutons ne peuvent vivre seuls sans d’une façon ou d’une autre vivre dans l’errance, les chrétiens doivent pouvoir aussi découvrir que l’on ne peut pas vivre seul mais que c’est dans le vis-à-vis des membres de la communauté chrétienne les uns avec les autres que nous découvrons notre propre identité.

Frères et sœurs, il est très intéressant pour nous de réaliser cela aujourd’hui : nous sommes dans une civilisation, une manière d’être et de vivre assez singulière. Au fond, on pourrait s’interroger : quand on est dans cette civilisation de la communication, des médias avec les écrans et tous les médias audiovisuels, où est notre vis-à-vis ? Comme vous l’avez certainement remarqué, quand on se promène dans la rue, c’est tout à fait impressionnant, on voit les gens se balader avec comme vis-à-vis non pas Ève ou Adam mais leur téléphone portable. Je ne parle pas de certains repas familiaux où les membres de la famille ont chacun leur écran, leur tablette pour retrouver un vis-à-vis qu’ils considèrent comme celui qu’il leur faut. Vous avouerez que c’est là une curieuse manière de concevoir le vivre ensemble.

Par bonheur, les moutons n’ont pas encore internet, c’est pourquoi ils peuvent nous servir de référence aujourd’hui afin de nous poser la question : quel est le sens même de la vie de l’Eglise ? C’est de découvrir les uns et les autres, ensemble, que nous avons un vis-à-vis qui est le Christ, le Bon Pasteur, et c’est le moteur de toute cette parabole, moteur par lequel le Christ se donne comme vis-à-vis pour nous : « Je connais mes brebis et elles écoutent ma voix ». Voilà la relation fondamentale : « Je ne veux pas que mes brebis soient seules, Je veux que mes brebis, au cœur même de leur solitude, découvrent la nécessité d’avoir un vis-à-vis et c’est Moi ». Or ce vis-à-vis se définit comme une porte : « Je suis la porte des brebis ». Pour les animaux, c’est très parlant parce qu’ils doivent toujours suivre le même circuit, le même chemin pour rentrer à l’étable, c’est le résultat de la domestication. Le Christ ne dit pas : « Je suis le vis-à-vis et au-delà de Moi il n’y a rien ». Le vis-à-vis est celui qui vous dit : « Entrez dans ce visage que Je suis et Je vous révélerai le visage du Père parce que Moi-même, Je ne suis pas un point d’arrêt, une butée pour découvrir ma présence mais quand vous découvrirez ma présence, vous découvrirez ce que Je suis et ce que le Père a voulu que Je sois ». Autrement dit, dans le cœur même de la Trinité, il y a ce mystère du vis-à-vis.

Frères et sœurs c’est la manière que le Christ a trouvée pour nous faire entrer dans la communion de la vie du Père, du Fils et de l’Esprit. Quand Jésus ressuscite, c’est pour être notre vis-à-vis, non pas un vis-à-vis fermé sur Lui-même, nous ne formons pas une sorte de groupe idéologique des amis du souvenir de Jésus, nous sommes les vis-à-vis du Christ personnels, chacun ayant sa manière de connaître la voix, d’accueillir la présence et le salut du Christ afin d’entrer ensuite dans le mystère du vis-à-vis du Christ avec son Père.

Frères et sœurs, à travers cette simple image, Jésus a voulu révéler à ses disciples et aux foules – à cette époque-là, Il parle aux Juifs quand Il est à Jérusalem – et nous faire découvrir ce mystère de l’Eglise. La plupart du temps, quand nous pensons l’Eglise, nous la pensons comme une sorte de troupeau fermé sur lui-même : plus c’est uniforme, plus on fait tous la même chose, mieux c’est. Ce n’est pas tout à fait aussi simple ni tout à fait aussi vrai : quand nous sommes en face du Christ, le vis-à-vis est personnel pour chacun. Si le Christ est l’unique référence pour nous, c’est parce que chacun d’entre nous Le voit sous son angle propre, dans son histoire, dans ses événements personnels et nous ne pouvons pas essayer de calquer le modèle de notre vie et de notre relation avec le Christ sur la relation avec les autres. C’est là parfois une petite tendance vraiment grégaire qui fait que, au lieu de découvrir vraiment la relation avec le Christ, nous essayons simplement de singer la relation que les autres ont avec Lui. Un certain nombre de prêtres et de curés pensent qu’ils sont des exemples et des modèles pour leur peuple, je leur laisse cette responsabilité et le succès qu’ils ont. Mais ce qu’il faut, c’est que chacun d’entre nous trouve cette relation personnelle car c’est dans la mesure où l’on trouve sa relation personnelle au Christ que nous pouvons à la fois trouver la convergence qui existe entre nous tous et le fait que, quand nous sommes tous tournés vers le Christ Seigneur ressuscité vivant qui nous fait entrer dans le Royaume de Dieu, Il est une porte ouverte qui nous laisse entrer pour aller dans le cœur de l’intimité de la vie de la Trinité.

Frères et sœurs, c’est un très beau programme que Jésus a tracé ce jour-là aux foules et à ses disciples qui l’écoutaient et c’est pourquoi, ce qui est le plus important pour nous, c’est que nous soyons effectivement le troupeau de Dieu mais un troupeau intelligent.