DONNER SA VIE

Ac 13, 14 + 43-52 ; Ap 7, 9 + 14b-17 ; Jn 10, 27-30
Quatrième dimanche de Pâques – année C (8 mai 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je suis le Bon Pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent et je donne ma vie pour mes brebis. »

Frères et sœurs, j'aimerais simplement attirer votre attention sur une expression que nous utilisons de façon très courante : donner. Donner sa vie, donner son temps, donner de son argent, donner à la quête, donner en toutes les circonstances où on vous sollicite… Mais donner sa vie ?

C'est quand même un peu plus compliqué. Il s'agit de savoir d'une part ce qu'on donne quand on donne sa vie, et deuxièmement si c'est l’unique régime de don de sa vie. Ça peut paraître un peu subtil ou tiré par les cheveux, mais c'est quand même très éclairant.

La première façon dont nous comprenons les choses : donner sa vie, surtout pour vous qui avez des enfants, ça paraît assez clair. « J'ai donné la vie à mon enfant ». La mère peut le dire de façon un peu plus convaincante que le papa parce qu’elle en a davantage bavé pour y arriver, mais il n'empêche que les deux peuvent le dire. On donne la vie à un enfant. D'ailleurs, dans l'usage français, on ne dit pas donner sa vie à un enfant. On ne peut pas dire, quand on a un enfant : « Je lui ai donné MA vie ». En général, on dit « je lui ai donné LA vie ». Et ce simple petit détail nous met sur une piste intéressante.

Nous les humains, ne sommes pas les initiateurs de la vie. On ne donne pas la vie au sens où on s'arracherait quelque chose de soi-même pour faire vivre quelqu'un en dehors de soi. En fait, si on comprend comment fonctionne la vie biologique humaine, nous devrions dire que nous avons transmis la vie à nos enfants. Le don de la vie est plus une transmission qu’un don. Effectivement, un être nouveau est apparu, j'y suis pour quelque chose, mais je ne suis pas la source absolue de l'existence de cet enfant. On peut tourner le problème dans tous les sens et il peut arriver un malentendu en considérant que si notre enfant existe, c'est grâce à soi. Ce n'est pas la meilleure façon d’exercer la paternité et la maternité, et ça mérite quelque petit examen critique.

Donner la vie : le père ou la mère ne vivent pas moins quand ils ont donné la vie à des enfants. Ils ont toujours leur vie. Ils ne sont pas comme les propriétaires d'une vie qu'ils donneraient à l'autre. On est déjà ici face à une difficulté d'interprétation. Donner sa vie, bien sûr. On a donné LA vie, mais on a été les courroies de transmission d'une possibilité de vie qui remonte bien au-delà de notre propre histoire personnelle dont nous sommes nous-mêmes les héritiers. Je ne suis pas à la source de ma vie et d'une certaine façon, je ne suis pas à la source de la vie de mes enfants.

C'est, pour ceux qui se sont mariés dans les vingt dernières années, cette fameuse phrase à succès de Khalil Gibran, choisie par tant de jeunes fiancés pour leur mariage : « Vos enfants ne sont pas vos enfants » (je ne suis pas sûr que la formulation soit exacte). Cette phrase est certes un peu choquante, mais c'est bien ce qu'il veut dire : lorsque vous avez donné la vie à des enfants, vous n'avez pas pris un morceau de votre vie pour la leur donner.

Vous pourrez me dire : « Tout ce que ça m'a coûté de peine, etc. Et puis s'en occuper tous les jours, le nourrir, le langer, l'emmener à l'école, le rendre intelligent et toutes ces tâches ardues, infinies… » C'est vrai que ça suppose beaucoup de générosité. Malgré cela, on ne peut pas dire qu'on donne SA vie à l'enfant. Mais au moins, une chose est sûre : quand on donne la vie, on la donne à partir d'une possibilité qui est nôtre, sans être tout à fait nôtre ; ça nous dépasse parce que nous avons reçu la vie de la même façon, donc d'une certaine façon, la vie humaine n'appartient à personne. Y avez-vous déjà réfléchi ? La vie humaine est là, circulant sans cesse entre tous les membres d'une communauté qui s'appelle l’humanité. Mais celui qui dirait : « Je veux être le maître de la vie », soit de son enfant, soit de lui-même, ça ne sonnerait plus très juste. Est-ce que Jésus donne sa vie de cette façon-là ? Ce n’est pas sûr.

La seconde interprétation de donner la vie, c'est la plus habile, et ça ne coûte rien. C'est donner ce qu'on n’a pas. C'est le grand privilège des clercs, des ecclésiastiques et de tous ceux qui exercent des responsabilités dans les différentes religions. Que fait-on dans ce cas-là ? On donne quelque chose de vrai, réel, important, mais qui pour le coup ne nous appartient pas. Il n’y a rien de pire que de dire : « Un curé dit SA messe ». S’il y a un usage insupportable du pronom possessif, c'est bien là. Un prêtre célèbre la messe, mais il ne dit pas SA messe. Quand je dis que j'ai baptisé un enfant, je ne considère pas que je suis la source de la grâce que j’ai donnée à cet enfant. J'ai pour ainsi dire emprunté chez mon banquier céleste pour transmettre, être serviteur de la transmission dans le cœur de l'enfant baptisé. D'ailleurs, quand on dit que par les actes du sacrement, on transmet la vie, pour le coup, vraiment, nous les curés, nous donnons ce que nous n'avons absolument pas. On ne possède pas la vie qu'on va donner, on est simplement les transmetteurs ; ça change un peu la perspective.

Je ne sais pas si vous avez eu la patience de lire quelques pages du rapport de la CIASE [Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église], on y laisse entendre que dans la tête d'un certain nombre d'ecclésiastiques, la réalité même du fait de donner la grâce, de donner la vie de la grâce à travers les sacrements, à certains moments, peut être le geai paré des plumes du paon ou bien l'âne portant des reliques. À ce moment-là, on laisse croire qu'on transmet quelque chose comme si c'était de nous alors que ce n’est pas de nous. Quand je célèbre l’eucharistie, qui consacre ? Ce n'est pas moi, c'est l'Esprit par l'Église. Et je suis là pour vous le rappeler, c'est tout. C'est ça mon travail et comme disait l'autre, heureusement ça marche, mais ça ne marche pas simplement à cause de moi, ça marche d'abord parce que je suis le serviteur de cette action du Christ qui veut donner sa vie, donc là je vis à crédit. Je vis complètement à crédit, car ce que je partage comme serviteur de la communauté, de vous, ça ne m’appartient pas. Et c'est d'ailleurs la même chose pour vous par exemple, en tant que parents, en tant qu’amis, frères et sœurs etc. : tous les actes de charité que nous faisons, si vraiment on transmet l'amour de Dieu, on transmet quelque chose qui ne nous appartient pas. De même, nous ne sommes que les serviteurs de l’unité de nos communautés : ça devrait nous rendre humbles.

Il y a une troisième façon de donner la vie, c'est le plus compliqué. Là, on utilise l’expression au sens propre : toutes les victimes des guerres mortes au combat ont donné leur vie pour leur pays, pour leur patrie. Nous en avons un très grand exemple actuellement avec ce qui se passe en Ukraine. C'est brut de décoffrage, on voit bien de quoi il s'agit. Ceux qui sont à Azovstal actuellement, je ne sais pas s’ils réfléchissent sur le « je donne ma vie pour l'Ukraine », mais c'est ce qu'ils font. Ils donnent leur vie. Ça ne fait pas nécessairement vivre les autres Ukrainiens qui ne sont pas à Azovstal. Ils donnent leur vie. Est-ce gagné ? Est-ce perdu ? Ça fait partie du secret de la vie de ceux qui traversent actuellement ce drame.

Mais est-ce vraiment un don ? Certes, mais peut être que ceux qui n'ont pas du tout l'esprit et la foi chrétienne se demandent pourquoi interpréter ça comme un don. Je vais au combat parce qu'il faut se défendre, mais ce n’est pas un don, je fais ce que j'ai à faire, c'est tout, c'est mon devoir. Ça pose un problème. Dans de tels cas, qui sont évidemment exceptionnels, comment comprendre le don de la vie ?

D'une certaine façon, c'est bien effectivement quelque chose qu'on perd : les victimes de tous les combats actuellement, de quelque côté que ce soit, ont donné leur vie, l'ont perdue. Il ne s’agit pas de désespérer tout le monde. Non, ce n'est pas nécessairement que ça n'a pas d'accomplissement, ça n'a pas de fécondité, mais ça n'empêche que ça ne ressuscitera pas les autres victimes. Qu’est-ce qui fait que l’être humain est capable à certains moments de ne pas voir d’autres solutions pour considérer ce qu’il doit être que de mettre en jeu sa vie, de la risquer, de la perdre, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen ?

C'est sujet à toute une interprétation. Il y a eu beaucoup de littérature sur la guerre et plus spécialement sur des moments particulièrement dramatiques comme les dernières grandes guerres que nous avons traversées en Europe au XXe et au début du XXIe. Je ne vais pas en donner l'interprétation mais je voudrais montrer qu’en fait, lorsque le Christ dit « Je donne ma vie », Il dit quelque chose qui renvoie à ce troisième sens.

En effet, ce qui fait la grandeur de la vie du Christ, c'est qu'Il donne sa vie pour son troupeau. Jésus considère que donner la vie qu'Il va donner passera par le fait de perdre la vie humaine qu'Il a prise pour nous rejoindre dans notre condition humaine. C'est le ministère du Bon Pasteur. Si Jésus veut donner sa vie, il faut qu'Il nous la donne comme quelque chose de radicalement nouveau que nous, humains, ne pouvons pas inventer. Il faut qu'Il donne sa vie pour qu’à travers cet acte de donner sa vie pour le service du peuple, Il lui transmette vraiment sa vie.

Quand Jésus est mort pour nous, on n'y pense pas très souvent parce que ce n'est pas toujours facile à réaliser, mais quand Jésus dit qu'Il est mort pour nous les hommes, pour nous sauver, c'est qu'Il est allé jusqu'au point où dans son humanité, sa vie humaine mortelle, Il a accepté d'aller jusqu'au bout de ce don qui était sa propre vie, Lui, Fils de Dieu : Il avait vraiment une vie humaine et nous l'a donnée. A travers ce don, Il nous a donné sa propre vie non seulement humaine, mais également sa vie divine.

Frères et sœurs, le Bon Pasteur, ce n'est pas simplement une image romantique, gentille pour dire que pour Jésus, on fait des sacrifices et des choses édifiantes. Ce n'est pas édifiant ! C'est le fait que le Fils de Dieu Lui-même a voulu que pour transmettre sa vie, une vie absolument unique et originale par rapport à la nôtre, Il a dû passer par le fait de la donner et c'est d'ailleurs pour ça qu’Il dit, dans un autre passage : « [cette vie] J'ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre » : il n'y a pas d'acte de don de vie comparable à celui-là.

Quand on dit que le Christ est Bon Pasteur, on veut précisément dire cela : le caractère unique de la vie, à la fois la vie humaine, et en même temps sa vie éternelle, la vie qu'Il a reçue du Père, qu'Il veut nous donner. Quand Il nous donne cela – c'est ce que nous recevons par les sacrements, l’eucharistie, le pardon –, nous la recevons effectivement. La vie que nous recevons dans l’eucharistie par exemple, est vraiment la vie du Christ. Il ne s’agit pas simplement d'être tous amis pour partager le pain de vie. C'est vraiment la vie de Dieu que nous partageons.

Frères et sœurs, ce dimanche du Bon Pasteur n'est pas simplement l'exaltation de ce qu’il y ait un certain nombre de gens au service des communautés pour les inviter à s’affermir dans la foi : encore faut-il savoir ce qu'on transmet, ce qu'on reçoit, ce qu'on donne et ce que Dieu nous donne.