LE CHRIST, ET LUI SEUL, EST LE BON PASTEUR

Ac 4, 8-12 ; 1 Jn 3, 1-2 ; Jn 10, 11-18
Quatrième dimanche de Pâques – année B (25 avril 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Je suis le bon pasteur », « le vrai », « le beau pasteur », les traductions peuvent être multiples. Voilà une figure qui a eu un succès fou dans l’iconographie chrétienne, dès le début d’ailleurs, parce qu’il y avait sans doute déjà à l’époque des représentations de bergers, de pasteurs, des scènes pastorales immédiatement reprises par les peintres chrétiens. Nous sommes en face d’une affirmation décisive et d’une référence presque automatique pour parler du Christ et du gouvernement de l’Église. C’est entendu.

Ce à quoi on ne fait pourtant pas attention et qui devrait nous faire beaucoup réfléchir, c’est que le mot le plus important n’est pas "pasteur", c’est "Je suis". Le vrai problème en effet n’est pas de savoir si c’est Jésus qui dirige les affaires, qui est le PDG de l’Église, mais qui a vraiment la plénitude de la responsabilité de l’Église ? Et c’est bien là-dessus que Jésus insiste, puisque nous vivons aujourd’hui dans un monde dit entrepreneurial, comment concevoir la dimension pastorale dans l’entreprise ? Dans l’entreprise, on envisage cette dimension uniquement comme la responsabilité qui agence, qui organise. Le vrai entrepreneur est celui qui est capable avec les hommes dont il dispose et qu’il a choisis, de mener à bien les projets de création, de fabrication, d’organisation de la société, bref, tout ce que l’on peut imaginer. Autrement dit, on envisage l’affirmation du métier de pasteur, d’abord sous l’angle de l’agir et du faire. Ce n’est pas si mal d’ailleurs, parce que de fait il vaut mieux avoir un patron qui travaille qu’un patron qui ne fait rien. Mais vous comprenez le problème : suffit-il de savoir gérer, de savoir-faire, pour être vraiment un bon patron, un bon pasteur ?

Jésus prend précisément le contrepied de cette affaire en disant non pas : « Je fais le job », mais « Je suis le pasteur ». S’Il est le pasteur, il n’y en a pas d’autres, c’est normal parce que si tout le monde veut faire le patron et le pasteur dans l’Église, ça peut devenir un peu dangereux. Non, tous reconnaissent le pasteur comme l’unique pasteur, celui qui a la plénitude de la responsabilité pastorale, mais qui est d’abord pasteur. Mais comment est-Il pasteur ? Pas uniquement par le fait qu’Il nous apporte tout ce qu’il nous faut, ce serait encore une conception utilitaire ou utilitariste de la religion et de l’Église, ce que beaucoup de gens ont envie d’avoir. Il y a même beaucoup de chrétiens qui considèrent que la religion, ça remonte le moral, surtout dans l’époque du Covid, ça nous aide à tenir, ça nous apporte du réconfort, etc. Toutes choses qui sont bien légitimes, mais qui ne sont quand même pas le cœur du problème.

« Je suis pasteur, Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent ». Nous ne sommes pas dans l’utilitaire et l’organisation, nous sommes dans la relation que le Christ est pasteur parce qu’Il est le seul à être le "possesseur" du troupeau. Autrement dit, et on ne le dit pas souvent alors que c’est quand même la chose véritable dans cette parabole, c’est que Jésus dit qu’il y a deux manières de gérer un troupeau : ou bien on est le vrai pasteur – Je suis le pasteur –, ou bien il y a des voleurs et des brigands qui viennent s’emparer du troupeau et qui affirment ainsi un faux droit de propriété sur le troupeau. C’est d’ailleurs exactement le contexte dans lequel Jésus parle, Il vient de s’accrocher de façon assez violente avec les autorités juives de Jérusalem et Il leur pose la question : « Qui est le pasteur ? C’est vous ou c’est Moi ? » Jésus a posé ici la question la plus radicale concernant l’autorité sur un groupe humain.

Pourquoi est-on responsable d’un groupe humain ? Au niveau où Jésus l’entend, comme Fils de Dieu, il n’y a qu’à ce niveau-là. Quand on est vraiment en face de l’homme et qu’on lui dit : « Moi je suis le pasteur, et j’ai une sorte de droit absolu sur toi », et c’est à cause de ce droit de "propriété", appelez-le comme vous voulez, c’est ce droit de relation absolument privilégiée que moi, le pasteur, j’ai avec toi, la brebis, que je peux exactement et correctement exercer la responsabilité et les actes.

Quand on commence à sentir ça, je crois que l’on est sur la bonne piste. Autrement dit, si Jésus est vraiment le pasteur, « Je suis », avec toute la force du mot, car dans le Bible quand Jésus dit « Je suis », « Je suis la lumière », « Je suis la voie », « Je suis la vérité », « Je suis la vie », « Je suis » veut dire « Je le suis » absolument. Ce n’est pas ce que l’on pourrait appeler un exercice facultatif, Il est venu au monde pour être le pasteur de l’humanité. Alors, si on comprend ça, il y a un moment où on peut se poser des questions. Oui, Il est pasteur, mais alors pourquoi y a-t-il tant de pasteurs dans l’Église ? C’est quand même un vrai problème. Même les papes ont voulu se proclamer vicaires du Christ, ça a marché pendant un certain temps, à présent ça ne marche plus. Théologiquement, c’est faux. Je suis désolé, c’est une invention d’un pape particulièrement autoritaire qui s’appelait Innocent III, qui était un bon pape par ailleurs, mais qui a voulu qu’on l’appelle vicaire du Christ. Le bon pasteur est unique, Il n’a pas de vicaire et je crois qu’il faut aller jusqu’au bout : Il est le pasteur du pape, Il est le pasteur des évêques, des cardinaux, des curés, des diacres au même titre qu’Il est pasteur des fidèles.

N’essayons pas de chercher une sorte de dérivatif pour augmenter le pouvoir du clergé sous toutes ses formes, et à tous ses degrés, pour dire que le clergé a le monopole de la vie pastorale : ce n’est pas vrai, et nous avons ici une signature d’une inexactitude, d’une incompréhension sur le problème, c’est que Tertullien autour des années 200, écrivait christianus alter Christus, le chrétien est un autre Christ. C’est parfaitement exact, à partir du moment où je suis baptisé, je suis fils de Dieu uniquement par la grâce de la filiation que le Christ m’a donnée.

Qu’est-ce qu’on a fait ? On a fait une autre formule, j’allais le dire presque sans le dire : sacerdos alter Christus, le prêtre est un autre Christ. Oui, bien sûr, mais comment ? En tant que chrétien ! C’est vrai que le prêtre est un autre Christ, mais en tant que chrétien comme nous tous. On ne peut pas dire que les prêtres ont une sorte d’attitude privilégiée ou de responsabilité privilégiée par rapport à la charge pastorale, il n’y a que le Christ qui l’exerce, et qui l’exerce sur chacun de nous parce qu’Il est le seul à être le maître du troupeau, c’est-à-dire à créer cette relation absolue entre Lui et nous. Cela signifie donc que nous ne pouvons pas, nous les prêtres et tout le clergé, nous prévaloir d’une sorte de supériorité pour avoir pouvoir sur les autres. Jésus a des mots terribles pour ça, Il dit que si on commence à s’approprier ce qui est sa caractéristique absolument personnelle et privée et que l’on commence à dire qu’on est le Christ à la place du Christ, c’est comme le vizir Iznogoud : calife à la place du calife. Il faut donc quand même réaliser les choses, si nous disons que le Christ est pasteur – Il le dit avec ce mot : Je suis –, c’est précisément le mot qui veut dire qu’Il a l’exclusivité absolue.

C’est ça l’Église. Nous sommes tous conduits par l’unique Pasteur et c’est ce qui permet de penser que l’Église n’est pas limitée uniquement aux seules personnes qui sont baptisées. Il peut y avoir un exercice de la charge pastorale de Jésus en dehors même, pas à côté d’eux, mais mystérieusement qui prépare au sacrement. Quand on est catéchumène par exemple, on est déjà sous la responsabilité du Christ Pasteur, c’est comme ça. Mais même des gens qui cherchent Dieu honnêtement, sont déjà sous la responsabilité du Christ Pasteur, il faut quand même le dire, ils ne sont pas damnés, ils ne sont pas exclus, et l’humanité entière, si pitoyable que nous la trouvions de temps en temps, et il y a des raisons parfois d’être désolé, cette humanité tout entière est sous la responsabilité du Christ Pasteur. Il le dit d’ailleurs : « J’ai d’autres brebis qui ne sont pas encore au bercail, mais J’en ai la responsabilité ».

Frères et sœurs, nous n’avons aucun droit à restreindre le pouvoir absolu du pasteur qui est le Christ et nous n’avons pas le droit de nous attribuer le pouvoir du Christ comme s’il était nôtre, car si d’une façon ou d’une autre nous nous faisions passer pour des gens qui ont pouvoir comme le Christ sur nos frères fidèles, nous serions des imposteurs. On ne peut pas imposer à un frère fidèle qu’il doive m’obéir comme au Christ. Je n’ai pas besoin d’étendre les considérations et les conséquences au niveau de ce qui se passe et de ce qui s’est passé dans l’Église, chaque fois que des gens, au nom de je ne sais quelle autorité ont voulu se faire passer comme ayant pouvoir sur des personnes, on voit où ça a abouti. C’est précisément ce que Jésus dénonce.

Frères et sœurs, vous pensez peut-être que je suis en train de démolir la baraque ? Pas du tout ! Pas du tout, car le pouvoir des pasteurs existe, comment ? On a un mot pour ça, ils sont le "sacrement" du Christ Pasteur. Que veut dire ce sacrement ? Ça veut dire signe, c’est-à-dire : tout ce que nous faisons au nom de la mission de prêtre, d’évêque, de cardinal, de tout ce que vous voudrez, que nous avons reçue, c’est pour renvoyer au Christ, jamais à nous. Un signe, prenez tous les exemples de signes que vous pouvez imaginer, un signe renvoie toujours à la réalité, mais n’est pas la réalité. Quand vous voyez un panneau qui indique virage dangereux à gauche, évidemment il ne faut pas rentrer dans le panneau, mais ça n’empêche que le panneau n’est pas le virage, il prévient le virage.

Nous, comme prêtres, nous ne sommes pas plus que les panneaux du Code de la route, c’est-à-dire que nous renvoyons chaque frère à ce que le Christ demande, et malheur à nous les prêtres si à certains moments nous renvoyons à des exigences, à des références qui ne sont pas vraies, qui ne sont pas le Christ et qui ne sont pas Celui qui a dit pour Lui seul : « Je suis le bon pasteur ».

En conséquence, et je crois qu’elle est de taille, c’est qu’aucun prêtre, aucun ecclésiastique quel qu’il soit, ne peut imposer à un fidèle des idées qui sont les siennes comme si elles venaient du Christ. C’est exclu, ce n’est pas possible, et du coup ça veut dire que tous ceux qui sont pasteurs dans le sens habituel du terme, ne sont là que pour indiquer le vrai Pasteur et n’ont aucun droit de propriété de pouvoir ou de manipulation sur des frères ou des fidèles. C’est ce qui s’est passé, hélas, dans les scandales monstrueux qui maintenant commencent à arriver au grand jour. Comment des prêtres peuvent-ils avoir agi comme ça sinon en se donnant vis-à-vis des êtres les plus vulnérables et les plus faibles, des enfants, une sorte de pouvoir et d’emprise qui est absolument condamnable et inadmissible.

Frères et sœurs, cette affirmation du bon pasteur va très loin. C’est vraiment à la fois le moment où le Christ voit le danger pour les prêtres juifs de Jérusalem de vouloir se replier sur un pouvoir traditionnel qu’ils ont sur le peuple, or Jésus le conteste. Il dit : « Je suis le bon pasteur ». Il n’y a donc rien à redire, c’est Lui. Et en même temps, pour nous aujourd’hui, l’Église n’a pas à se revendiquer comme si elle était propriétaire du troupeau. L’Église n’est pas propriétaire des fidèles ; elle est au service des fidèles, et ce service n’est vrai, légitime et acceptable que dans la mesure où il reflète absolument et sans limites la réalité et la responsabilité du Christ Pasteur.

C’est d’ailleurs très intéressant parce que si le pouvoir dans l’Église est sacrement du pouvoir du Christ, ça veut donc bien dire que les prêtres, le collège des évêques et tout ce que vous voudrez, ne sont pas propriétaires de l’Église et n’ont aucun droit de propriété sur l’Église. C’est pour ça que le vrai titre du pape n’est pas, comme je l’ai dit au début, la formule d’Innocent III, "vicaire du Christ", mais même si Innocent III a dit ça, tous les papes, tout le temps, ont toujours signé leurs documents "serviteur des serviteurs de Dieu". Ils n’ont pas dit autre chose que cela. Si nous parlons, ce n’est pas une autorité de pouvoir, une autorité de propriété, une autorité parfois, hélas, de manipulation, c’est une autorité de service pour que vous trouviez la plénitude de la liberté.

Le dimanche du Bon Pasteur est donc le dimanche par lequel le Christ en vrai pasteur qui donne sa vie, donne sa vie pour la plénitude de la liberté de chacun des fidèles du troupeau et nous en sommes tous.