JE NE MANGERAI PLUS CETTE PÂQUE

Lc 22, 14-20

Vigiles du troisième dimanche de Pâques – A

(6 mai 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

E

 

n vérité, je vous le dis, j'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous car je ne la mangerai plus avant qu'elle ne soit accomplie dans le Royaume des cieux."

Je crois que cette parole a dû se graver très profondément dans le cœur des disciples, non seulement parce que c'est l'une des dernières que le Christ avait dites, à la veille de sa mort, mais parce que dans les jours qui ont suivi immédiatement cette mort, le samedi saint et le jour de Pâques, elle devait avoir une résonance étrange. En effet, quel instinct mystérieux avait poussé les disciples, au moment de la mort du maître, à se cacher, à se terrer dans le cénacle, dans la chambre haute ? Ce devait être curieux, presque terrible à voir, cette poignée d'hommes qui étaient là, cachés et qui, sans doute, au moment où ils prenaient leur repas, devaient se rappeler la parole du maître : "J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous, mais je ne la mangerai plus jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu." C'est sans doute au moment où ils partageaient le pain, sans réaliser encore toute la portée du geste du Seigneur, qu'ils devaient ressentir le plus cruellement cette absence.

Or cette parole du Seigneur est lourde de toute une signification et je crois que chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, nous devrions être comme les apôtres, en train de nous remémorer cette parole du Christ : "Je ne mangerai plus de cette Pâque". Si dans la théologie chrétienne on a souvent très fortement insisté, et à juste titre, sur ce que l'on appelle la "présence eucharistique," on veut dire que le pain et le vin sont vraiment le corps et le sang du Christ, je crois qu'il serait vrai d'insister sur l'absence eucharistique.

Ce n'est pas simplement un jeu de mots, car toute eucharistie est à la fois la fête, la célébration dans le mystère, de la présence du Christ qui se donne corps et sang, ressuscité, mais en même temps, elle est l'approfondissement d'un immense désir qui traverse l'Église, parce que cette Église vit encore loin de son Seigneur. Elle n'est pas encore passée définitivement dans la Pâque du Christ, et elle vit dans l'absence de son Seigneur. En effet, le Christ dit : "Je ne mangerai plus de la Pâque" et c'est vrai. Depuis ce jour-là, le Christ n'a plus mangé de cette Pâque jusqu'à ce qu'elle soit accomplie. Depuis ce jour-là, Il a été mangé, mais Il n'a plus mangé avec nous. Cela est très mystérieux, car l'eucharistie est un repas curieux où la présence du Ressuscité, c'est le pain et le vin : c'est cela même que l'on mange. Mais curieusement, Celui-là même que l'on mange ne mange pas avec nous : nous ne sommes pas encore assis à sa table. Et c'est dans ce sens-là que toute eucharistie est traversée par un immense désir et le sentiment cruel d'une absence. Le Christ est vraiment là, car Il se donne comme pain et vin consacré. Il donne son corps et son sang, Il est livré, Il est victime, mais Il est absent au sens où la Pâque n'est pas définitivement accomplie dans le Royaume, et nous ne sommes pas encore assis avec Lui, à sa table.

C'est pourquoi je pense, au moment de la rencontre avec les disciples d'Emmaüs, Jésus a ce geste mystérieux : il partage le pain, mais Il ne mange pas avec eux. Il donne son corps et son sang, et "ils le reconnaissent à la fraction du pain", et la fraction du pain, c'est précisément le geste que fait Jésus de se donner, mais Il ne peut plus s'asseoir à côté de nous, sur cette terre, pour manger avec nous comme Il avait mangé avec ses disciples. Et c'est en cela que, progressivement, le Christ attire toute chose à Lui. Au moment où Il a donné le pain, Il disparaît, pour bien montrer qu'Il ne peut pas rester à table à ce moment-là, qu'Il ne peut pas être un commensal. Il ne peut plus manger la Pâque avec nous tant qu'elle n'est pas définitivement accomplie. Et cependant, c'est bien Lui qui se donne, qui se livre comme Il a livré sa vie sur la croix.

Le mystère de notre relation au Christ aujourd'hui c'est précisément ce paradoxe de l'eucharistie. Il est vraiment là, mais simplement parce qu'Il est donné, parce qu'Il est livré, parce qu'Il partage le pain, Il le rompt. Toute l'eucharistie est dans ce geste du Christ qui se donne, et le moyen de communier à Lui, c'est de l'assimiler. Il se fait nourriture pour que nous le recevions et que nous devenions son corps. Mais, dans ce geste même Il inscrit en nous le désir du Royaume. Il inscrit en nous le désir de nous asseoir à sa table, d'être près de Lui et qu'alors, non seulement Il soit nourriture, mais que nous soyons véritablement ses commensaux, que nous le contemplions face à face parce qu'à ce moment-là, sa Pâque sera accomplie en nous.

Dans ce dimanche après Pâques, demandons au Seigneur, par l'intercession des disciples qui ont entendu cette parole, par l'intercession des deux disciples d'Emmaüs, que s'avive et s'approfondisse en nous ce sens véritable de l'eucharistie. A la fois le sens vrai de la présence du Christ au milieu de nous comme nourriture, le Christ livré, mais qu'en même temps, le fait de le recevoir réellement en nous, dans notre vie, dans toute notre existence, ne fasse qu'aviver et approfondir ce désir que nous avons d'être auprès de Lui lorsque toutes choses seront accomplies définitivement en Lui et que nous serons, à ce moment-là, tous récapitulés dans son corps.

 

AMEN