LE TEMPS DE LA RENCONTRE

Lc 22, 14-20

Vigiles du troisième dimanche du temps pascal – C

(17 avril 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

E

 

ncore un peu de temps et vous ne me verrez plus et puis encore un peu de temps et vous me reverrez !" Saint Augustin nous disait que tout ce peu de temps, c'est le temps de l'Église dans lequel nous vivons aujourd'hui, tendus par cet immense désir, vers le jour de la Rencontre, ou nous verrons car nous connaîtrons comme nous sommes connus. Et voici que nous avons entendu ce soir deux lectures, toutes les deux de saint Luc, l'une dans l'évangile, c'est l'institution de l'eucharistie, l'autre dans les Actes des apôtres, et c'est la mort d'Etienne.

Le récit de l'institution de l'eucharistie chez saint Luc est le seul qui nous rapporte certains détails significatifs, cette mystérieuse première coupe qui précède l'institution de l'eucharistie sur le pain, puis sur l'autre coupe, la coupe de vin qui devient la coupe du sang. Il y a en effet dans l'évangile de saint Luc, et cela nous est confirmé par la connaissance que nous avons, grâce à de nombreux témoignages de l'ordonnance d'un repas de fête juif, la trace de cette première coupe qui précède le repas proprement dit, dans le repas juif avant que l'on se mette à table, debout encore, dans l'antichambre, un petit peu nous dirions aujourd'hui comme lorsque l'on prend l'apéritif. Et si Saint Luc nous a rapporté l'existence de cette première coupe c'est à cause des paroles du Christ prononcées à ce moment-là : "J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir, car, je vous le dis, je ne mangerai plus cette Pâque jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu." Et donnant la coupe : "En vérité, en vérité, je vous le dis, je ne boirai plus le fruit de la vigne avec vous jusqu'à ce que nous le buvions ensemble dans la joie, dans le Royaume de Dieu."

C'est donc que cette eucharistie que le Christ va laisser à ses disciples, en viatique, en viatique c'est-à-dire en nourriture et en boisson pour la route, cette eucharistie est toute tendue vers son accomplissement dans le Royaume, vers ce moment où le peu de temps que nous sommes en train de parcourir sera accompli, où nous verrons Dieu comme nous sommes vus et connus de Lui, et où nous partagerons avec Lui la Pâque éternelle, où le Père nous donnera ce vin nouveau, ce vin du Royaume. C'est toute la dynamique de cette vie, de ce temps de l'Église que nous parcourons chacun pour une période limitée et, tous ensemble, pour cette longue suite de générations et de siècles, c'est toute la signification, toute la dynamique de ce temps de l'Église d'être une marche vers le Royaume, vers le moment où nous partagerons la Pâque éternelle de Dieu, où nous boirons, avec le Père et le Fils et l'Esprit la coupe du vin nouveau. L'eucharistie, c'est donc le commencement de ce banquet du Royaume. L'eucharistie, c'est la certitude pour nous que le Royaume nous attend, que le Royaume nous appelle. C'est la certitude que ce pain et ce vin, devenus corps et sang du Christ Ressuscité, sont en nous, semence du Royaume, inauguration de cet accomplissement de ce banquet éternel.

Une autre image nous est donnée de l'accomplissement de ce temps dans l'éternité, de cette aspiration de notre temps par l'éternité. Une autre image de l'absorption de notre vie par la lumière de Dieu : c'est le martyre d'Etienne. De même que, en recevant l'eucharistie, nous devenons peu à peu le Christ Ressuscité, de même qu'en communiant au sacrement du pain et du vin, notre corps se transforme peu à peu au corps du Christ de telle sorte que notre marche vers le Royaume se fait de plus en plus hâtive et l'attraction du Royaume de plus en plus forte, de la même manière, la mort chrétienne, cette mort dont le martyre d'Etienne est l'exemple typique, la réalisation parfaite, cette mort chrétienne est une identification à la mort du Christ, une configuration jusque dans les moindres paroles, à la mort de Jésus Christ. Etienne, debout, les yeux levés au ciel, voit le ciel s'ouvrir et la gloire de Dieu lui apparaître et il s'écrie : "Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'Homme, debout, à la droite de Dieu." Et au moment où ces hommes se ruent sur lui, avec haine pour lui jeter des pierres et le lapider, Etienne reprend les paroles mêmes du Christ. Jésus disait : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font!" Etienne dit : "Seigneur, ne leur impute pas ce péché !" Jésus disait : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit !" Et Etienne dit : "Seigneur, reçois mon esprit !"

C'est cette identification du chrétien au Christ, cette identification d'Etienne à Jésus, cette identification du serviteur à son Maître, cette identification de la mort du martyr à la mort de Jésus sur la croix qui achève ce "peu de temps" que nous parcourons sur la terre, ce "peu de temps" que parcourt l'Église. Car c'est là toute la signification de ce temps de l'Église : nous nourrir du corps du Christ pour devenir le Christ, afin de vivre comme le Christ pour mourir comme Lui, afin de ressusciter avec Lui.

Frères et sœurs, nous sommes dans ce peu de temps, nous sommes happés par ce désir du Royaume, nous sommes aspirés par cette force du Royaume, par cette lumière qui nous appelle. Et tous les instants de notre vie ne peuvent être que nourris intensément par ce désir : devenir plus proche du Christ, le recevoir en nous pour lui devenir semblable, pour devenir le Christ, pour que le Christ, petit à petit, remplisse tout en nous, pour que tout ce qui lui est étranger, c'est-à-dire tout ce qui ignore la lumière, tout ce qui ignore l'amour, tout ce qui ignore le don, tout ce qui, en nous, est étranger à Dieu, soit, peu à peu, absorbé par la lumière divine. Que, jour après jour, nous laissions croître en nous ce désir, cet appel, cette présence, cette transformation, cette configuration à Jésus, pour que toute notre vie débouche finalement dans sa vie. Et alors nous saurons que c'était seulement "un peu de temps."

 

AMEN