PAIN ET MORT NOUS CONFIGURENT AU CHRIST

Ac 6, 8-15 et 7, 55-60 ; Lc 22, 14-20

Vigiles du troisième dimanche du temps pascal – B

(25 avril 1982)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Arlet : Christ en croix (XIIème siècle)

C

 

'est donc le temps de l'absence. C'est ce temps dans lequel Jésus nous dit : "Vous ne me verrez plus"... Ce temps qui nous semble si long, comme disait saint Augustin, parce que nous sommes encore en train de le parcourir. Mais quand il sera terminé, nous verrons combien il était court, combien c'était "un peu de temps." Ce temps c'est celui de l'Église. Ce temps c'est celui de la Pâque de l'Église. Le Christ a accompli sa Pâque, Il a mangé la Pâque sur la croix, entre le ciel et la terre, Il s'est enivré de la Pâque de Dieu et Il s'est endormi. Mais cette Pâque elle est pour nous. Nous devons, nous aussi, vivre cette Pâque du Christ, entrer dans cette Pâque. Et ce temps qui est si long, à cause de notre lourdeur, à cause de notre médiocrité, ce temps qui est si court, à cause de la grâce et de la hâte de l'amour de Dieu, c'est le temps pendant lequel, peu à peu, nous entrons dans la Pâque du Christ, la faisant nôtre, pour que cette Pâque soit notre Pâque.

Et pendant tout ce temps, où, peu à peu, nous sommes configurés à notre époux, pendant ce temps où, pas à pas, avec des hauts et des bas, des avancées et des reculs, nous nous avançons vers le Bien-Aimé, qui nous attire à Lui, pendant tout ce temps, où nous entrons dans la Pâque, deux moyens nous sont donnés pour cette configuration au Christ, pour cette ressemblance grandissante du Christ en nous. Ces deux moyens ces deux gestes d'amour que le Christ nous adresse, les deux textes que nous venons d'entendre nous en parlent. Il y a d'abord l'eucharistie, la croix du Christ plantée au milieu de notre assemblée, le pain qui est la Pâque qu'Il a désiré d'un si grand désir manger avec nous jusqu'à ce qu'elle s'accomplisse dans le Royaume. La coupe qui est l'Alliance en son sang, son sang versé, la coupe qui est sa croix, les plaies du Christ ruisselantes de son amour. La coupe qu'Il boira, remplie du vin nouveau, du bonheur éternel dans le Royaume de son Père quand nous serons avec Lui. La coupe qu'Il nous donne déjà, ce pain, ce vin, son corps, son sang, sa croix, sa Pâque qui, peu à peu, d'eucharistie en eucharistie, nous configure à Lui. A Lui dans son sacrifice, à Lui dans le don de son amour. Oui, d'eucharistie en eucharistie, l'Église se construit c'est-à-dire que ce rassemblement d'hommes et de femmes que nous constituons devient petit à petit le Christ.

Nourris de son corps nous devenons ce que nous sommes, nous devenons ce qu'Il est, ce qu'Il nous donne d'être. Peu à peu, d'eucharistie en eucharistie, nous changeons, nous nous transformons. Il nous transforme si nous le laissons nous transformer. Et d'eucharistie en eucharistie s'inaugure ce banquet éternel où nous rendons compte effectivement que c'était simplement pour un peu de temps que nous étions séparés de Lui. Séparation apparente seulement, puisqu'en réalité Il vivait en nous. Ce n'était plus nous qui vivions, c'était déjà le Christ qui était vivant en nous.

L'eucharistie donc, pain de la route, pain de l'absence, présence invisible dans ce monde qui passe, inauguration du banquet du monde qui ne passera pas. Et puis l'autre moyen dont parlait les Actes des apôtres, c'est la mort. La mort glorieuse d'Etienne ou la mort toute simple de tant d'hommes et de femmes. Cette mort qui, elle aussi, est à l'œuvre en nous, qui, peu à peu s'édifie en nous, non pas comme quelque chose d'horrible, d'affreux, non pas comme la fin de la vie, mais comme le moment où les cieux s'ouvriront et où nous verrons le Christ, à la droite du Père. Et à ce moment-là, nos yeux émerveillés feront que nous apparaîtrons comme cela arrive si souvent quand nous sommes près de quelqu'un qui meurt, il nous apparaît comme Etienne, comme un ange. Oui il y a quelque chose sur le visage des morts, de ceux qui sont en train de mourir, comme une illumination, comme un éclair. C'est le moment où ils voient le Christ debout à la droite du Père. La mort qui, jour après jour, elle aussi fait son oeuvre en nous, cette œuvre apparemment de destruction et pourtant plus profondément de construction, de récapitulation. Car devant la mort, ce sera le moment où notre vie atteindra sa plénitude. Elle atteindra son accomplissement, comme le Christ le dit Lui aussi : "Tout est parfait, tout est accompli, tout est achevé."

Alors, vivant sous ce double signe de notre mort et de l'eucharistie qui configurent notre vie et notre mort à la vie et à la mort du Christ, nous pouvons, joyeusement, humblement, vraiment, marcher, jour après jour vers l'accomplissement de notre Pâque, entrant ainsi, peu à peu dans ce mystère qui est le mystère profond de chacun de nous et de notre communion aussi. Car ce n'est pas seulement la Pâque de tel ou tel, mais c'est notre Pâque à tous, la Pâque de l'Église.

Que ce temps où nous méditons sans cesse et où nous laissons cette joie pascale se répandre, de germe en germe, dans notre cœur, dans notre vie, que ce temps pascal soit pour nous celui où nous nous habituons, où nous nous familiarisons avec cette marche progressive dans la Pâque du Christ qui devient la nôtre, afin que nous soyons Lui-même, qu'Il soit tout en nous, afin qu'Il puisse nous présenter à son Père et que le Père, en nous voyant, reconnaisse les traits de son Fils en nous, et puisse ainsi nous adopter éternellement comme ses enfants.

 

AMEN