LE DERNIER GESTE

Lc 22, 14-20

Vigiles du troisième dimanche de Pâques – A

(3 mai 1981)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

 

'était donc le dernier geste qu'ils Lui avaient vu faire, quand ils étaient encore tous rassemblés, dans le cénacle. En effet, quelques instants plus tard, Judas devait partir pour accomplir sa besogne de trahison, et puis plus tard, quelques instants encore, quelques chants de psaumes, et le repas devait finir, le Maître se lever, et dire prophétiquement : "Partons d'ici !" Alors, avec encore dans les yeux ce geste si simple, prendre un peu de pain, le partager et le donner, prendre une coupe de vin, et y faire boire tous ses amis, avec cette espèce de lumière obscure dans les yeux, ils étaient partis avec Lui, hors de la salle, dans la nuit. Ils avaient repris le chemin habituel, sans doute vers Béthanie, un chemin qu'ils croyaient bien connaître, ils en devinaient toutes les pierres.

Et voici que, tout à coup, le Maître s'était arrêté, au jardin du pressoir d'huile. Depuis ce moment-là, ils n'avaient plus de souvenirs très précis, sinon d'abord celui d'une débandade lorsque les serviteurs du grand prêtre étaient venus, cela avait provoqué la panique dans le cœur des disciples. Ils s'étaient enfuis. Ils avaient senti leur Maître beaucoup souffrir, mais depuis ce moment-là, ils avaient perdu sa trace, ils avaient oublié le chemin. C'est bien cela. Le dernier moment qui était vraiment gravé dans leur mémoire, c'était cette bénédiction sur un peu de pain, c'était ce dernier geste de boire tous ensemble à la même coupe. Et avec ces paroles qu'ils n'avaient pas dû très bien comprendre, et qui pourtant étaient celles-là même qui ouvraient le chemin : "Ceci est mon corps, ceci est mon sang". A partir de ce moment-là, tout s'était comme effacé dans la nuit. C'était la dernière image, le Christ donnant du pain, donnant la coupe, et puis, disparaissant de plus en plus dans leur cœur embrumé de ténèbres, de chagrin, d'infidélité, de trahison, et finalement d'abandon.

Et curieusement, c'est sur ce même chemin que d'autres, mais au fond ce sont les mêmes, Le redécouvrent. Ils sont toujours sur ce chemin de ténèbres. On dirait que le voile d'obscurité qui s'était étendu sur la terre depuis le Vendredi Saint n'a pas cessé de peser sur leur cœur. Ils quittent Jérusalem parce qu'il n'y a plus d'espérance. Et c'est pourquoi, d'ailleurs, leurs yeux ne voient pas grand-chose lorsque cet inconnu les aborde. Il a beau leur expliquer les Écritures, le chemin reste toujours aussi obscur et l'intelligence lente à croire.

Et d'ailleurs, ce chemin est si dur, si fatigant, quand on a la tristesse qui vous ronge le cœur qu'il ne reste à certains moments plus qu'une seule solution, c'est de dire à l'étranger : "Reste avec nous. Maintenant le soir baisse." Cela fait si longtemps que la lumière du soleil s'est couchée ! Et curieusement, l'étranger accepte ! Et c'est à nouveau cette chose extraordinaire. Quand ils s'arrêtent dans cette auberge de pèlerins, Il reprend le même geste. Il saisit le pain, Il le partage et Il le donne. Et, alors réellement, leurs yeux s'ouvrent, mais Il a disparu !

C'est un peu comme au Jeudi Saint, au soir, c'est au moment où l'on reçoit le pain, qu'à ce moment-là, la révélation se fait, la dernière image se grave, et le Christ disparaît ! La première fois, c'est la mort qui l'avait englouti ! Et cette fois-ci, c'est la vie qui le fait disparaître à leurs yeux ! Et nous, ce soir, nous sommes aussi dans notre nuit, et notre chemin de ténèbres. Nous aussi nous avançons, et nous avons le cœur trop lourd, à cause des souffrances et des chagrins de la vie. Mais, curieusement, il y a ce moment où l'on s'arrête, et où le Christ, invisiblement, prend le pain. Il y a ce moment mystérieux dans lequel il y a une continuité absolue entre le Christ ressuscité au milieu de ses disciples, et ce moment où, invisible, disparaissant, Il reste présent par le pain. Et chaque moment que nous vivons tel que celui-là, chaque eucharistie nous renvoie toujours à ce double épisode : le Christ donnant le pain, et acceptant d'offrir sa vie, de disparaître dans la mort, et le Christ, continuant à donner le pain, à le multiplier en abondance pour son Église, et se rendant invisible parce que nous ne sommes pas encore dans le Royaume de Dieu. Un jour, frères et sœurs, un jour se produira l'inverse. Un jour, nous recevrons pour la dernière fois de notre existence, le pain visible, cette nourriture qui permet de marcher sur le chemin et que nous appelons le viatique. Ce jour-là, nous recevrons pour la dernière fois, dans ce peu de temps que nous vivons, nous recevrons le pain de la vie. Et mystérieusement, nos yeux s'ouvriront, le pain de l'eucharistie disparaîtra. Et c'est le visage du Ressuscité qui se manifestera comme une lumière devant nos yeux.

Ce sera Emmaüs ! mais dans l'autre sens, Emmaüs, non pas lorsqu'on s'éloigne de Jérusalem, avec le cœur alourdi par la peine, mais Emmaüs lorsqu'on court dans la joie, vers la Jérusalem céleste, vers l'Époux bien-aimé qui nous attend pour nous illuminer de sa clarté.

 

AMEN