PIERRE M'AIMES-TU ?

Ac 6, 8-15+7, 55-60 ; Jn 21, 15-25

Vigiles du troisième dimanche de Pâques – C

(20 avril 1980)

Homélie de Serge JAUNET

A

 

insi le ministère de Pierre est fondé sur le seul amour de Jésus. Le Seigneur ressuscité ne demande pas à Pierre : "Que crois-tu ?" "As-tu compris ma résurrection ?" " As-tu compris que je suis Fils de Dieu ?" Non, il lui demande seulement, "M'aimes-tu ?" Aimes-tu cette personne qui est là devant toi ? en chair et en os, Jésus, né à Bethléem, qui a grandi à Nazareth, qui a été crucifié et ressuscité ? Pierre, est-ce que tu m'aimes ?

Et Pierre ira jusqu'au bout de son amour pour le Christ Jésus. "Quand tu seras devenu vieux, un autre te mettra ta ceinture et te conduira là où tu ne voulais pas aller. Il parlait du genre de mort, par lequel Pierre glorifierait son Seigneur" . Car l'amour, vous le savez, va jusqu'au bout. L'amour, c'est "comme tu veux, parce que je t'aime". L'amour, c'est "comme tu veux parce que tu m'aimes". Et ce que tu veux, pour moi, est le meilleur.

Pierre, comme Etienne, vous l'avez entendu dans la première lecture, ira jusqu'au bout de cet amour, ira jusqu'à donner ce qui est le plus cher à un homme, sa vie, son sang, son existence, pour celui à qui il s'était donné, celui qu'il aimait. Grégoire de Nazianze disait : "Accepte tout pour le Verbe".

Ces témoins, ces amoureux du Christ ont été jusqu'au bout et ont donné leur vie. Vous savez bien qu'on ne donne pas sa vie pour des idées, qu'on ne donne pas sa vie pour une philosophie, mais que l'on peut donner sa vie pour un être qu'on aime.

Aussi drôle que cela puisse paraître, toute notre foi chrétienne comme celle de Pierre, est basée, à sa source, dans l'amour de la personne du Seigneur Jésus. Dans un siècle, comme le nôtre, qui malgré ceux qui croient de plus en plus aux idées ou aux idéologies, il est bon de nous entendre redire ce soir, que toute notre foi, que la foi de Pierre, de l'Église qui est née avec lui, est basée, est construite, sur l'amour, l'amour d'une personne, l'amour du Seigneur Jésus.

Nous-mêmes, l'Église du Christ, aujourd'hui, l'Église de Pierre, notre vie, notre vie à la suite du Christ, notre vie à la suite de Jésus, ne peut être que ce même engagement, que ce même don de notre amour au Seigneur Jésus-Christ. Non pas l'adhésion à je ne sais quelle idée, aussi belle soit-elle, non pas l'adhésion à je ne sais quel système philosophique ou éthique, mais d'abord l'amour, l'amour d'une personne avec tout ce que cela entraîne. Tout cela nous pouvons l'entrevoir dans nos amours humains. L'amour est ce qu'il y a de plus beau dans l'homme, mais aussi ce qu'il y a de plus blessé. Car celui qui nous a trompés, celui qui nous a entraînés contre Dieu, a bien su où viser, a bien su où était le plus important au niveau de l'homme. Et c'est là qu'il a fait son œuvre de destruction. Désormais, nous sommes tous, blessés dans notre amour, des hommes blessés dans notre manière d'aimer, dans notre vie de relation, dans notre vie d'affection. Et chaque jour, cela nous le constatons.

Et bien, c'est avec tout ce que nous sommes, avec ce qu'il y a de plus beau en nous, cet amour déposé par le Créateur, ce avec quoi nous sommes le plus à la ressemblance, à l'image de ce qu'il est, c'est avec cet amour très beau, mais aussi blessé et infiniment blessé, qu'il nous faut, à chaque jour aimer le Christ et le suivre. Celui qui ne voudrait pas aimer le Seigneur avec toute la simplicité que les jours entraînent, car l'amour est fait de petites choses toutes simples, celui qui se refuserait à alimenter le feu de l'amour du Seigneur avec ces brindilles de rien que la vie nous donne chaque jour, celui-là se refuserait à aimer. Et c'est tout simplement, avec ce que nous sommes, avec cet amour blessé qui nous habite qu'il nous faut aimer le Seigneur en vérité et jusqu'au bout, si comme Pierre, c'est là que le Seigneur nous appelle. Et les saints l'ont bien compris. Des ascètes, très durs pour eux-mêmes, comme un Isaac le Syrien ou saint Jean Climaque parlaient du Christ comme un fiancé parle de sa fiancée.

Et rappelez-vous les échos du Cantique spirituel de Jean de la Croix, comment il nous parle de ce Seigneur qu'il suit, de ce Seigneur à qui il a donné tout son amour. De même un athée, comme Montherlant, dans "Sur la terre comme au ciel" met dans la bouche d'un jésuite ces paroles : "Puissent les prêtres aimer Jésus-Christ comme une femme aime son mari". Les prêtres, certes, mais aussi nous tous, sommes appelés à la suite du Seigneur, puissions-nous aimer le Seigneur Jésus avec toutes nos puissances d'amour, toutes nos puissances d'affection qui nous habitent aussi blessées soient-elles, qui que nous soyons, mariés, célibataires, pères ou mères de famille, peu importe. Donnons au Christ Jésus tout notre amour.

Que le Seigneur ressuscité, en ce temps de Pâques, que le Seigneur, en cette Eucharistie, vienne ranimer en nous le feu de son amour qui, selon sa parole même, il apporta sur la terre, qu'il désire tant voir brûler. Oui, que cette Eucharistie soit pour nous, ce soir, le renouvellement de l'amour du Seigneur en nous, en nos cœurs.

Le patriarche Athénagoras parlait de la communion eucharistique comme d'un baiser d'amour, un baiser que nous donnons au Seigneur en communiant au saint calice et un baiser que le Seigneur lui-même nous donne quand nous approchons nos lèvres du saint calice. Puissions-nous ce soir dans cette eucharistie approcher du Seigneur avec tout l'amour de notre cœur, tout le pauvre amour qui nous habite et recevoir de lui l'amour infini qu'il est.

 

AMEN