LA RÉSURRECTION DU CHRIST ET LE PARDON DES PÉCHÉS
Ac 3,13-19 ; 1 Jn 2, 1-5 a ; Lc 24, 35-48
Troisième dimanche de Pâques - année B (14 avril 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Il est donc nécessaire, bien que nous soyons dans le temps de Pâques, que nous parlions aujourd'hui encore du pardon des péchés, ou plus précisément que nous en parlions à la lumière de la Résurrection. D'ailleurs presque toutes les apparitions du Christ ressuscité semblent donner une place importante à ce thème du pardon des péchés. Nous venons de le voir pour le récit d'aujourd'hui, où le Christ résume en quelque sorte ce qui est dit de Lui par les Écritures, c'est-à-dire par les prophéties de l'Ancien Testament, par les psaumes et la Loi de Moïse, Il résume tout cela en ces mots : le Christ devait souffrir et ressusciter pour qu'en son Nom le pardon des péchés soit proclamé à toutes les nations. Mais vous vous souvenez peut-être que, dimanche dernier, quand nous écoutions l'évangile de saint Jean nous rapportant lui aussi les apparitions du Christ aux onze, en l'absence de Thomas puis avec lui, le récit commençait de la manière suivante : "Jésus se tint au milieu des disciples, toutes portes étant closes, et Il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l'Esprit Saint, ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis". Il y a donc manifestement un lien étroit entre la Résurrection du Christ et le pardon des péchés.
Je crois que le premier aspect sous lequel nous sommes invités dans ce contexte à méditer le pardon des péchés, c'est son universalité. Les textes d'aujourd'hui et, plus généralement, tous les récits d'apparitions du Christ ressuscité nous parlent de cette prédication du pardon comme s'étendant à tout l'univers. Une première dimension de cette universalité en laquelle je voudrais attirer votre attention nous est donnée par le texte des Actes des apôtres : le pardon est annoncé à ceux-là mêmes qui ont condamné Jésus. Dans le discours de Pierre, en effet, l'invitation à se convertir s'adresse au peuple juif. Et Pierre dit : "Je le sais, c'est par ignorance que vous avez agi ainsi en faisant mourir le Prince de la vie, c'est par ignorance que vous avez agi, ainsi d'ailleurs que vos chefs". Voici donc que dans la bouche de Pierre, dans la bouche de l'Église primitive, dès la toute première prédication chrétienne, les chefs des juifs, les chefs des prêtres, ceux-là qui ont fait crier à la foule : "A mort ! crucifie-Le, crucifie-Le", ceux qui ont fomenté ce complot contre Jésus, voici que, dans la bouche de Pierre, il est dit : "C'est par ignorance qu'ils ont agi ainsi". C'est parce qu'ils n'ont pas compris, ils n'ont pas saisi que Celui qu'ils condamnaient ainsi était le Prince de la vie, était le Messie qu'ils attendaient, c'était Celui qui avait été promis à Abraham, à David et à tous les prophètes. Il y a là une note de miséricorde, d'indulgence à l'égard de ceux qui ont été le plus véhéments contre le Christ qui nous manifeste l'ampleur sans limite du pardon de Dieu. Et nous ne pouvons pas ne pas évoquer la parole du Christ Lui-même sur la croix, priant pour ses bourreaux : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Il est donc clair que le pardon proclamé s'étend à tous, même à ceux qui ont été directement responsables de la mort du Christ. Le sang du Christ, loin de retomber en condamnation sur ceux qui l'ont exécuté est un sang qui vient pour la rémission, pour le pardon, pour la réconciliation. Et c'est pour cela d'ailleurs que dans le texte de l'évangile de saint Luc que nous lisions, il est dit que le pardon des péchés sera proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem, Jérusalem, le peuple juif, le peuple qui a refusé son Messie, est le premier auquel est adressé cet appel à la conversion, à qui est promise cette rémission des péchés.
Mais, bien entendu, il ne s'agit pas seulement du peuple juif, le texte vient de le dire : "La rémission des péchés sera proclamée à toutes les nations". Et, dans un texte parallèle, saint Marc nous dira : "à toute la Création". C'est donc l'humanité tout entière, tous les hommes : juifs et païens, barbares et grecs, scythes, arabes et perses, c'est à tous les hommes que s'adresse cette réconciliation vraiment universelle.
Un autre trait auquel nous ne prêtons peut-être pas attention et qui est pourtant d'une grande importance nous est révélé par la première épître de saint Jean : "Petits enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez pas". Il y a dans ces quelques mots une allusion à une difficulté considérable qu'a connue l'Église primitive. En ces débuts de l'Église, on admettait bien que les païens ou les juifs qui avaient refusé le Christ, que ceux qui étaient en dehors de l'Église soient dans le péché et qu'ils aient donc à se convertir et à se retourner vers le Seigneur. Et cette conversion était scellée par le baptême qui, à ce moment-là, était donné, bien entendu, plus souvent à des adultes qu'à des petits enfants. Mais par contre l'Église primitive a eu du mal à comprendre que les chrétiens, ceux qui étaient déjà baptisés, puissent encore pécher et avoir encore besoin du pardon des péchés. Il faut nous replacer dans les circonstances de l'époque. Il s'agissait d'un petit noyau de convertis qui étaient persécutés, menacés de toutes parts aussi bien par l'occupant romain que par la malveillance des juifs, de toutes parts ils étaient enserrés, mal vus et promis à toutes sortes de vexations, et sans doute souvent à la mort comme nous le voyons dès le martyre d'Etienne.
Par conséquent il s'agissait d'un groupe de disciples extrêmement fervents et qui savaient à quoi ils s'exposaient en devenant chrétien. Il y avait, au terme de cette conversion, la perspective très vraisemblable de la mort. Alors dans ces conditions de ferveur et de menace permanente, il semblait à ces premiers chrétiens que, pour eux, retomber dans le péché était une hypothèse invraisemblable et vraiment peu normale. Et c'est pourquoi il a été difficile dans la première Église que l'on admette une possibilité de pécher pour ceux qui déjà étaient chrétiens. Il semblait que celui qui était converti l'était de façon radicale qu'il ne pouvait plus retomber dans une faute qui l'aurait éloigné de Dieu. Nous avons d'ailleurs un témoignage dans l'épître aux Hébreux de cette difficulté puisque ce texte, fort difficile au demeurant et que je n'ai pas à vous expliquer aujourd'hui, nous dit que "celui qui a une fois été baptisé et qui est retombé ne peut pas être renouvelé par la pénitence". Ce qui semble rendre impossible le sacrement de pénitence et de réconciliation.
Le texte de saint Jean que nous lisions tout à l'heure fait indirectement allusion à cette problématique et précisément pour ouvrir la miséricorde de Dieu même à ces chrétiens qui, malgré leur ferveur sont tombés à nouveau dans le péché : "Mes petits enfants, dit saint Jean, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez pas". Bien sûr, vous êtes convertis, vous êtes tournés vers le Christ, mon premier désir, votre premier effort, ce doit être de ne plus pécher : "Mais si quelqu'un d'entre vous vient à pécher, n'ayez pas peur, nous avons comme avocat Jésus Christ qui s'est offert en victime pour nos péchés et pour les péchés du monde entier". Ce texte de saint Jean donc, et l'Église, dans sa rumination de la grâce de Dieu, a suivi cette invitation, ouvre largement le pardon des péchés non seulement à ceux qui sont en dehors de l'Église, aux païens ou aux juifs, mais elle l'ouvre aussi à ceux qui, comme vous et moi, sommes déjà dans l'Église et qui cependant malgré notre amour du Christ, retombons dans notre égoïsme, dans notre indifférence, peut-être dans la haine ou dans je ne sais quelle faute qui taraude notre cœur.
Universalité donc du pardon : il s'étend à toutes les nations, il s'étend à tous les disciples, il s'étend à ceux-là même qui ont condamné Jésus. Personne n'est en dehors de ce pardon de Dieu. Oui c'est une table ouverte pour tous les hommes et je le disais tout à l'heure, pour la création tout entière. Ce pardon des péchés a une dimension en quelque sorte cosmique.
Et ceci nous invite à considérer une deuxième caractéristique de ce pardon des péchés, à la lumière de la Résurrection du Christ, le pardon n'est pas seulement universel, il est plus qu'un pardon des péchés, il est la réconciliation de l'univers tout entier. Ceci correspond au récit des origines et du premier péché. Par le péché du premier homme, nous dit la Genèse, l'homme s'est coupé de Dieu, mais il s'est aussi coupé de ses semblables. Souvenez-vous : l'homme accuse la femme, et la femme accuse l'homme. Ils s'accusent mutuellement comme des ennemis. Et puis il coupe aussi l'homme de l'univers. "C'est à la sueur de ton front que tu travailleras pour te nourrir. La femme accouchera dans la douleur de l'enfantement". Voici qu'à cause du péché, une sorte de distorsion et de désagrégation de l'harmonie s'étend à l'univers tout entier. C'est une réconciliation universelle qui nous est offerte par la Résurrection du Christ. Il s'agit d'une restauration de tout ce qui avait été abîmé, détruit par le péché, une restauration du cœur et de l'âme, mais aussi du corps, de l'être tout entier, de l'univers entier, y compris l'univers matériel.
Effectivement le pardon des péchés jaillit certes du cœur du Christ, mais il jaillit plus précisément de la chair ressuscitée du Christ. La Résurrection est au mystère de la chair. Dans l'évangile, vous l'avez entendu, Jésus, aujourd'hui, apparaissant à ses apôtres, leur dit : "Ne croyez pas que Je sois simplement un fantôme, que Je sois un esprit, regardez, touchez ma chair, touchez mes mains, mes pieds, mettez la main dans mon côté. Avez-vous quelque chose à manger ? Voyez que Je ne suis pas un fantôme, Je mange, J'ai un corps, vous pouvez Me toucher". Il insiste sur le caractère physique, matériel, corporel de sa Résurrection. Eh bien, c'est de cette chair du Christ, c'est de ce corps du Christ, de cette partie matérielle du Christ que jaillit la puissance de la Résurrection et donc le pardon des péchés. Il y a une sorte de communication et d'interaction entre la chair du Christ et notre propre cœur. Le péché est dans notre cœur, le Christ ressuscité dans sa chair. Eh bien de la chair du Christ se communique jusqu'au plus spirituel, au plus intime de nous-mêmes cette réconciliation, cette restauration universelle. Et nous comprenons à ce moment-là que le pardon des péchés n'est pas un problème isolé qui serait un problème purement de morale. Le pardon des péchés, c'est la fête universelle qui restaure tout l'univers. Et à partir de la Résurrection du Christ, si nos cœurs sont purifiés, nos corps aussi sont vivifiés. Et la foi au pardon des péchés va de pair avec la foi en la résurrection de la chair, de notre chair au dernier jour. Car le Christ est venu pour que tout soit remis en ordre, que tout soit restauré, pour que tout ce que le péché d'Adam, le péché de l'origine, le péché qui traverse toute l'humanité, tout ce que ce péché avait désagrégé soit remis en ordre, le fond de notre cœur certes, mais aussi la disharmonie de notre cœur et de notre corps, de notre âme, de notre raison, de notre esprit et de notre chair, mais aussi notre inadéquation avec le monde qui nous entoure, nos difficultés de relation avec nos frères, nos sœurs, nos conjoints et tous ceux qui sont près de nous, toutes ces difficultés, toutes ces désunions doivent être guéries. La Résurrection du Christ est le point de jaillissement d'un renouvellement universel qui doit permettre à tout ce qui a été déformé de retrouver sa beauté et sa splendeur première.
Frères et sœurs, c'est dans ce contexte que nous sommes appelés à remettre nos péchés entre les mains de Dieu pour qu'ils soient pardonnés. Voilà que la prédication de la Résurrection du Christ est une prédication de restauration de tout notre être, de tous les êtres, de toute la création, de tout l'univers. C'est à cela que nous sommes appelés, c'est à cela que nous devons œuvrer, comme chrétiens, comme membres de l'Église, nous sommes appelés chacun à notre place à purifier notre cœur, à laisser le Christ par la force de sa Résurrection purifier notre cœur pour que nous puissions travailler à la purification de l'humanité, à la purification de l'univers et d'abord à la purification de toutes ces relations qui nous entourent, de tout ce petit univers qui est le nôtre et dans lequel nous avons la mission, par la grâce du Christ d'établir la paix pour que tout soit renouvelé dans la vie et dans la vérité.
AMEN