LE MINISTERE DE L'UNITÉ

Ac 5, 27b-32 + 40b-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques – année C (4 mai 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, ce texte tombe à merveille puisqu’il nous raconte un des aspects de la vocation de Pierre sur lequel nous allons méditer.

Auparavant, je voudrais vous rappeler une chose à laquelle on ne pense pas souvent : les premiers chrétiens, les premières générations chrétiennes – peut-être pas les témoins immédiats mais ceux qui vinrent après, et Jean est celui qui a écrit sans doute à la deuxième voire la troisième génération chrétienne – se sont souvent posé la question suivante : le Christ est ressuscité, mais qu'est-ce que ça change ? Que faut-il faire ? Il est ressuscité, bonne nouvelle, merveilleuse, mais en même temps la vie continue.

Pierre avait une réponse toute faite : « Je retourne à la pêche ». C'est d'ailleurs ce qu’un exégète contemporain a choisi comme titre pour un commentaire de cet évangile. Je retourne à la pêche. D'ailleurs les autres disciples n'ont pas l'air tout à fait étrangers à cette décision puisque, dès qu'il le dit, les autres décident de la suivre, quitte à être un petit peu des moutons de Panurge. Autrement dit, cet évangile nous pose encore la question aujourd'hui : après que l’on commence à savoir que Jésus est ressuscité, que fait-on ? Comment va-t-on continuer à vivre et à survivre ?

La réponse de cet évangile de Jean – c'est le dernier chapitre – nous donne des éléments très importants pour en comprendre toute la portée. Donc la vie continue après la résurrection, et la tentation est forte de faire que la vie continue comme avant. C'est d'ailleurs pour cela que Pierre rappelle qu’il était le chef d'une petite entreprise de pêche sur le bord du lac de Galilée, donc il retourne en Galilée, à la pêche. Curieusement, dans cette situation-là, il y a deux éléments. Premièrement, ça ne marche pas. La vie continue certes, mais pas meilleure et plutôt pire qu'avant. On en fait un peu l'expérience aujourd'hui. La question reste donc brûlante : cela va-t-il tenir ? Bref, Jésus avait déjà plus ou moins dit que l'Église aurait les promesses de la vie éternelle. J'espère qu'on y croit encore mais il faut bien avouer qu'à certains moments on se demande comment ça va continuer.

Voici la deuxième chose : que fait Pierre ? Les psychanalystes diraient que c'est l'inconscient qui parle. Il refait exactement la même scène après la multiplication des pains. Vous vous souvenez sans doute dans saint Jean chapitre 6, quand les disciples ont participé à la distribution du pain et des poissons après la multiplication des pains de Jésus, ils s'embarquent sur la mer de Galilée, ils se retrouvent tous – ici ils ne sont que sept mais c'est toujours eux ensemble – dans la barque et tout d'un coup, une tempête met leur vie en danger. Donc en même temps – c'est les complications de l'inconscient collectif catholique – ils se retrouvent là ensemble pour avancer dans la vie courante, ils savent que le Christ est ressuscité, mais en fait que font-ils ? Ils se retrouvent dans la même situation, ils sont embarqués – c'est le cas de le dire – dans la barque de Pierre. Et ça ne marche pas très bien. Ils ont peiné toute la nuit, ils n'ont rien pris, tant pis pour eux, ils s'apprêtent à regagner le rivage, quand tout à coup il y a un bouleversement au milieu même de cette quotidienneté de la vie après Pâques. Jésus apparaît alors sur le rivage. C'est Lui-même qui pose les questions. Il reprend un terme tout à fait extraordinaire : « Petits enfants, avez-vous quelque chose à manger ? Avez-vous pris du poisson ? » Évidemment, ils avouent leur échec. Et Jésus dit simplement : « Vous avez repris la vie comme si Je n'étais pas là – Je vais quand même vous montrer que Je suis là. » Et c'est le miracle des poissons.

Évidemment, Il pose un miracle parce que les apôtres sont toujours un peu « durs de la feuille », et ils ont du mal à réaliser la nouveauté de la situation. « Jetez le filet à droite, vous allez voir ! » Et le miracle se produit. Autrement dit, ça veut dire, traduit en langage contemporain, qu’au milieu même d'un épisode marqué par la banalité et la quotidienneté, on est là ensemble et on est confronté à une présence…

Alors commence le suspense : normalement, en bons catholiques romains, aimant beaucoup le Vatican et saint Pierre, on se dit que c'est Pierre qui va le reconnaître. Manque de pot, c’est Jean. Voilà une chose qu'on ne dit pas très souvent, mais c'est quand même Jean qui dit : « C'est le Seigneur. » Au moment de la pêche miraculeuse, c’est lui qui identifie la situation, ce n'est pas Pierre. C'est Jean qui lui souffle à l'oreille : « C’est le Seigneur ! » C'est comme s'il lui disait : « Tu vois, c'est le Ressuscité. On a couru tous les deux au tombeau avant, c'est moi qui t'avais dit que c'était le Seigneur, je te le rappelle maintenant, Pierre ! »

C'est assez délicat et subtil mais ça veut quand même dire que Pierre n'est pas une sorte d'oracle absolu, contrairement à ce que l'on pense à certains moments, quand on parle de l’infaillibilité. Il est entouré d'un collège d'apôtres, et dans ce collège il y en a un qui dit à Pierre ce que Pierre n'avait pas encore compris. Alors, dès qu'il a compris, Pierre prend tout de suite des décisions radicales, c'est son tempérament. On le voit dans plusieurs passages de l'évangile. Il se jette à l'eau, des gestes un peu désordonnés puisqu’il se déshabille et se rhabille pour se mettre à l'eau – enfin c'est un peu l'inverse du rituel de la baignade. Mais il est là, il arrive sur le rivage, et pendant ce temps-là les apôtres sont toujours en train de ramer dans la barque.

Arrivant sur le bord du rivage, que voit-il ? Jésus, à côté d'un feu. Ce n'est plus tout à fait la multiplication des pains. La multiplication des pains, Jésus disait de remplir les corbeilles. Ici, c'est Lui-même qui prépare le feu. Ce n’est pas un détail tout à fait sans intérêt, car Jésus n'a pas oublié la façon dont on mange sur la Terre. Il faut cuire le poisson, donc se donner un peu de mal, il faut faire la cuisine. Ce qu’Il fait carrément ! Et ce ne sont pas des pains ou des poissons miraculeux, mais des pains et des poissons de la terre et de la mer.

Évidemment, ils sont un peu stupéfaits. Le feu est prêt mais il n’y a pas de poisson. Jésus ne dit pas : « Je vais multiplier les pains et les poissons, vous n'allez plus vivre sur le mode des miracles, c'est vous qui allez ramener le filet. » Et qui se met le premier au boulot ? C'est Pierre, qui immédiatement fait récupérer le filet, c'est lui qui commande. À ce moment-là, les gens autour de Pierre ramènent le filet et, petit détail, il était plein de gros poissons, « et quoi qu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. »

De fait, le filet ne s'est pas déchiré puisqu’après, ils ont sorti les filets, ils ont dû trier les poissons pour manger les meilleurs. Je pense qu’ils avaient quand même le bon sens galiléen qui faisait qu'on savait ce qui était mangeable ou immangeable. D'ailleurs dans le lac de Galilée, il y en a quelques-uns qui ne sont vraiment pas très comestibles. Tout le monde fait de la réclame pour le Saint-Pierre mais c'est vraiment très médiocre, ce n'est quand même pas la truite ou le saumon. Donc, « quoi qu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas ».

Deux petits détails sur le sujet : premièrement ce sont eux qui apportent, qui exécutent, donc eux qui vont aider ou obéir au Christ pour mettre en route, là aussi sous la direction de Pierre. On ne dit pas que Jean se met à faire la cuisine. Cela paraîtrait d'ailleurs un peu étonnant si celui qui a écrit le prologue de l'évangile de saint Jean s’était mis à faire la cuisine : on aurait risqué de manger des choses un peu spirituelles mais pas très concrètes. Pierre reprend donc la main et c'est lui qui va organiser tout cela.

Deuxièmement c'est un filet. Jésus ne dit pas qu'il faut mettre les poissons dans un mur, dans un frigo, c'est dans un filet. Il y a encore de la liberté dans le filet, on peut encore s'en échapper. Ça arrive souvent dans l'Église que certains s’en échappent ou ne fassent pas grand chose pour rester dans le filet. Ici c'est aussi le rôle de Pierre  il fait tirer le filet de telle sorte qu'on en perde le moins possible. Curieusement, ça doit vous rappeler des souvenirs contemporains. Une des fonctions de Pierre, c'est que les chrétiens restent dans l'unité, et c'est son travail, sa mission, son ministère. Puis le repas a lieu, sans doute dans une bonne ambiance parce que non seulement on a retrouvé le Seigneur ressuscité, mais aussi on a confessé la vérité du Seigneur ressuscité car la formule que dit saint Jean –  « C'est le Seigneur » – n’est pas « C'est Jésus » : ils ne reconnaissent pas un survivant où le Seigneur serait Jésus comme Seigneur. C'est Jésus comme participant totalement de la vie de Dieu mais qui vient de la terre, qui partage le repas avec eux. Là, on se trouve devant la situation de l'Église actuelle.

L'Église actuelle va élire Pierre. C'est pour essayer que le filet ne se déchire pas. Il faut bien avouer qu'actuellement on n'est pas dans une situation très facile. C'est le rôle de Pierre d’éviter que le filet se rompe. Pierre doit d'abord faire un ministère d'unité. La presse se délecte à présenter le conclave comme une sorte de combat des chefs. Mais ce n’est pas Astérix chez les Gaulois, c'est vraiment les cardinaux à Rome. C’est de l'ordre de la foi que lorsque les cardinaux sont à Rome, c'est pour essayer de retrouver vraiment l'unité, pour que le filet ne se déchire pas et choisir l'homme qui pourra être le ministre de l'unité ; non celui qui prononce des anathèmes mais celui qui encourage à essayer de trouver ce qui fait le cœur même de notre confession et de notre vie.

Dernière chose : Jean disparaît quasiment de la circulation On n'en parle plus parce que c'est parti : Jésus a apporté sa présence, par l'eucharistie. Cette eucharistie, c'est Lui qui l'introduit. Jusque-là en Galilée, je ne sais pas si les apôtres célébraient la messe tous les matins en Galilée. Mais Jésus leur dit : « Il vous manquait une chose, c'était de partager le repas que je vous donne par ma présence, mon corps mon sang. » Quand il y a cela, il y a l'eucharistie, la messe, l'Église et c'est ça le merveilleux aspect de cet évangile de saint Jean.

Ce passage signifie : « Vous étiez là en Galilée perdus en essayant de vous occuper et de trouver des moyens de survivre. Vous avez oublié l'essentiel. Vous avez oublié le moment où Je viens dans mon corps et mon sang vous donner ma présence, mon amour et l'unité que Je veux pour vous. » C'est pour cela qu’après, seulement quand ils l’ont compris, Jésus peut dire : « Il y en a un à qui Je vais confier la mission plus spécialement, c'est à Pierre, "pais mes brebis, pais mes agneaux" ». Cela veut dire : « Tu as la charge de l'unité. »

Autrement dit, le ministère de Pierre est le ministère de l'unité. Je ne suis pas sûr que dans l'histoire de l'Église les papes aient vraiment toujours eu conscience de ce que tout leur ministère consistait dans le ministère de l'unité. Peut-être que de temps en temps ils auraient eu besoin d'un Jean qui surgisse là en leur disant : « Pierre attention, le problème qu'on doit défendre c'est le Seigneur, tout le reste c'est différent. »

Frères et sœurs, aujourd'hui c'est pour cela que nous prions. Nous sommes rassemblés parce que dans la quotidienneté de notre vie, c'est comme si Jésus apparaissait sur les bords du lac de Galilée simplement pour nous – ou sur les bords de l'Arc, peu importe, ou le lac de Bimont. Mais c'est vraiment ça le mystère de l'Église, nous sommes simplement invités par le Christ parce que nous sommes là pour dire : « C'est le Seigneur. »

Que ce temps qui nous prépare par la prière pour le conclave à l'élection du successeur de Pierre, soit pour nous l'occasion de bien méditer sur le fait que la mission de Pierre dans l'Église, c'est le ministère de l'unité, non pas de prendre parti pour l'un ou pour l'autre, mais d'abord de rechercher fondamentalement l'unité qui ne peut venir que du Christ mort et ressuscité pour nous. C'est pour cela que nous célébrons aujourd'hui l'eucharistie.