ILS LE RECONNURENT A LA FRACTION DU PAIN

Ac 2, 14 + 22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques – année A (23 avril 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous connaissons tous presque par cœur cette histoire des disciples d’Emmaüs. Ce qui est intéressant, c’est la façon dont Luc nous la raconte, comme une provocation. En effet, c’est une situation incroyable : deux hommes, complètement désespérés, quittent Jérusalem. Ils étaient disciples, ils avaient suivi Jésus surtout dans la dernière phase de son ministère à Jérusalem et ils décident tout à coup que c’est fini.

Donc, quitter Jérusalem, c’est déjà s’éloigner de l’événement, de ce qui s’était passé. Or, c’est là le paradoxe, quand ils quittent Jérusalem, ils commentent les événements. Apparemment, ils prennent du recul puisqu’ils quittent Jérusalem pour aller à Emmaüs, mais en même temps, ils n’arrivent pas à s’en « décrocher ». La vie de l’âme humaine est faite ainsi : plus on s’éloigne des événements, plus ils reviennent d’une façon mystérieuse et cela se réveille en nous, on ne sait pas pourquoi. Ainsi, on est en pleine phase de commentaire : on se raconte l’histoire comme on se raconte sa vie, avec presque pas d’esprit critique, car quand ils se racontent les choses, ils se les racontent de telle sorte que ça leur met le moral encore plus bas. Tel est le problème : ils sont très attachés, ils ont bien senti que c’était un événement absolument extraordinaire, mais on dirait qu’ils passent leur temps, dans ce commentaire, à opérer la rupture avec l’événement. D’une certaine façon, ils en parlent tout le temps, mais ils ne voudraient plus qu’on en parle. C’est un peu la contradiction de l’homme face à l’Histoire, face à sa propre histoire. On croit que les humains ont pour but de se raconter tout ce que les ancêtres ont dit, mais c’est quand même une situation extrêmement étrange : plus ils s’éloignent de l’événement, plus ils le commentent, moins ils le comprennent.

Effectivement, ils ne comprennent rien puisqu’au moment même où Celui qui est le cœur de l’événement, la personne du Christ, leur apparaît, ils sont absolument incapables : « Leurs yeux étaient empêchés de Le reconnaître ». Qui empêchait de Le reconnaître ? On ne le dit pas dans le récit, mais de fait, ils n’arrivaient pas à voir. Autrement dit, il n’est pas dit que la mémoire nous rapproche toujours de ce qui s’est passé. On peut manipuler la mémoire, la transformer, l’interpréter comme on dit poliment, mais en réalité, au lieu de nous rapprocher de la source de l’événement, ça peut nous en éloigner. C’est la fragilité de nos interrogations et de nos questions humaines concernant ce qui s’est passé.

Ils sont dans cette espèce de dérive du commentaire et n’en sortent pas. Alors, c’est là que toute l’histoire est absolument incroyable : Celui qui arrive fait semblant, je crois, de ne rien savoir. Jésus aurait pu leur dire simplement : « Vous parliez de cela, eh bien, c’est Moi », mais précisément Il ne le fait pas. Cela aurait été la thérapie de choc, ils auraient eu le bec cloué, fin des commentaires et on rentrait à Emmaüs tranquille puisqu’Il est là. Mais ça ne se passe pas ainsi : Jésus les incite à réfléchir encore davantage sous prétexte qu’ils sont « sans intelligence et lents à croire ». Il leur dit de Lui raconter ce qui s’est passé. Eux racontent et le commentaire est historiquement exact d’après ce que dit Luc : auparavant ils ont été avec les disciples dans la journée de la Résurrection du Christ et puis on a commencé à parler parce que deux femmes étaient allées au tombeau et disaient qu’Il était ressuscité et qu’elles avaient vu des anges. Là, on s’éloigne encore plus du réel : ils ont l’Homme sous la main mais ils Lui racontent ce qui leur est arrivé, c’est quand même le sommet du paradoxe et Jésus, à ce moment-là leur dit : « Ce n’est pas comme cela qu’il faut prendre le problème : avez-vous compris ? Avez-vous lu les Écritures ? La bonne nouvelle du salut, la bonne nouvelle de la résurrection, est-ce simplement le résultat de vos investigations personnelles qui vous permet de dire : maintenant nous sommes tranquilles, Il est ressuscité ».

Là encore, c’est une chose extraordinaire que Jésus, au lieu d’essayer de faire tout de suite le pont entre ce qu’ils ont vécu, ces pauvres disciples d’Emmaüs complètement démoralisés, et Lui qui est là présent, mette au contraire encore un niveau d’interprétation supplémentaire : « Avez-vous lu les Écritures ? ». Curieusement, à partir du moment où Jésus commente Lui-même l’événement, ils le reconnaissent après : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant ? » Autrement dit, on assiste à une double dépossession : dépossession par rapport à ce qu’ils ont effectivement éprouvé dans l’échec de l’événement, donc tout ce qu’on a cru, tout ce qu’on a voulu, tout ce qu’on a cherché, tout notre désir, c’est tombé à l’eau ; et puis une seconde dépossession où Celui qui leur révèle ce qui s’est vraiment passé ne le leur révèle pas à partir de Lui-même, mais à partir des Écritures. Bien sûr, ils connaissent les Écritures, mais Jésus enfonce le clou pour bien leur faire comprendre que l’Écriture a une cohérence, mais cela ne les conduit pas à Lui. Ils sont encore presque plus perdus parce qu’ils ont vu les choses mais ne sont pas capables de les interpréter, et il se trouve que Celui qui est là, qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’identifient pas, leur raconte à nouveau l’histoire mais d’une tout autre façon : non pas, « voilà mon ressenti pendant la Passion », mais au lieu de leur raconter cela, Il leur dit : « Allez lire les Écritures, allez chercher ailleurs ».

Moyennant quoi, quand il faut expliquer toute l’Écriture à partir de la présence de Jésus, ça prend bien une trentaine de kilomètres. C’est pour cela qu’à la fin, ils sont un peu fatigués et, détail intéressant, Il fait semblant d’aller plus loin. Il va plus loin dans les explications, dans l’Histoire, dans l’avenir de ses disciples, Il va plus loin, on ne nous dit pas où, mais Il va plus loin. Et c’est à ce moment-là, quand ils sentent, quand ils perçoivent que Jésus risque de leur échapper, qu’ils ont un dernier réflexe : c’est le soir, on ne peut pas le laisser partir comme cela tout seul sur la route, ils Lui demandent de venir. On les appelle pèlerins d’Emmaüs parce qu’on imagine toujours que ce sont les pèlerins qui font halte à Emmaüs. En réalité, Emmaüs est sans doute le point d’arrivée du trajet qu’ils s’étaient proposé de faire cet après-midi-là, et ils invitent donc Jésus à aller chez eux.

Et là, troisième chose étonnante : comme ils invitent Jésus, au moment où ils s’assoient pour le repas, ce sont sans doute eux ou leur famille qui ont préparé un petit repas pour leur retour, et curieusement, leur chez-eux, la maison où ils accueillent Jésus, va devenir pour Jésus un chez-Lui. C’est le miracle d’Emmaüs. En fait, eux pensent, dans leur tête, avoir mis complètement la main sur ce personnage, qui, à défaut du grand Rabbi qu’ils avaient suivi, va continuer à leur expliquer les choses, à leur donner une certaine espérance au cœur même de cette espèce de dégringolade, et non : c’est Lui qui tout à coup transforme la table du repas familial en table eucharistique. Ils Le reconnaissent alors, non pas parce qu’ils auraient tiré des déductions mais simplement parce que quand Il est là et qu’Il fait ce geste, Il donne vraiment sa présence.

C’est la question de l’eucharistie : c’est la présence de Jésus au milieu de ceux à qui Il rend visite, au milieu de ceux qu’Il transforme en sa famille, et qui tout à coup, Le reconnaissent à la fraction du pain. Alors qu’auparavant, ils ne voyaient pas, leurs yeux étaient empêchés de voir, tout à coup, ils voient.

Et alors, dernier paradoxe : au moment où ils voient et où ils Le reconnaissent, Il disparaît. C’est vraiment le grand paradoxe de la foi chrétienne : plus on essaie de se remémorer à partir de ce que nous sommes, à partir des événements, à partir de ce sur quoi nous avons prise, plus on essaie de se remémorer historiquement tout ce qu’on peut imaginer pour essayer trouver des preuves de la résurrection, moins on en trouve. Et même, non seulement on n’en trouve pas, mais on est de plus en plus démuni, même quand on explique les Écritures : leur cœur est brûlant, mais apparemment, ça ne leur donne pas, ça ne leur révèle pas la présence de Jésus. Au moment où ils croient être chez eux, Jésus prend possession de l’espace familial dans lequel Il est accueilli et Il pose un geste par lequel « ils Le reconnurent ».

Frères et sœurs, c’est une des premières théologies de l’eucharistie. La plupart du temps quand on est à l’eucharistie, on se dit qu’on reçoit la force, la présence de Jésus ; c’est évident, c’est important sinon on ne viendrait pas, mais ce n’est pas tellement le supplément d’âme que l’on reçoit par la prière eucharistique, par la communion au corps et au sang du Christ, c’est d’abord le fait que tout à coup, ce que nous sommes devient Lui. Chaque église est une maison d’Emmaüs. Actuellement, nous sommes cette maison d’Emmaüs. Ce n’est pas exactement la nôtre, c’est pour cela qu’on la surnomme parfois la maison du bon Dieu. C’est une réalité que nous ne maîtrisons pas : soudain, c’est nous-mêmes qui sommes transfigurés, transformés pour accueillir la présence de Dieu. C’est tellement étonnant que c’est presque encore plus difficile à croire que ce qui s’est passé auparavant, et pourtant c’est la réalité.

Là où Il fait semblant d’aller plus loin, c'est-à-dire vers son Royaume, Il prend soin avant de partir et d’aller plus loin – quand Il disparaît, Il va effectivement plus loin –, de transformer l’humanité qui L’a accueilli, qui L’a écouté, qui a reçu le corps à la fraction du pain, Il prend soin de lui dire : « Je vous entraîne avec Moi ». Et que font-ils lorsqu’ils ne trouvent plus le Christ présent à leur table ? Ils essaient de Le retrouver dans la table des autres. Ils retournent à Jérusalem, à cette chambre haute (cénacle, salle à manger), et le retour à Jérusalem est donc le retour à la salle à manger de toute l’Église, de toute la communauté chrétienne qui découvre, à travers ce geste de l’absence de Jésus, sa véritable présence, sa capacité à transformer chacune des communautés qui croient en Lui, en ce signe magnifique de la présence de Dieu, parce qu’Il est ressuscité, parce qu’Il nous rend vivants, et qu’avec nous, Il veut rendre vivant le monde entier.