L'UNITÉ PAR PIERRE, LE DISCERNEMENT PAR JEAN
Ac 5, 27b-32 + 40b-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques – année C (1er mai 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Simon Pierre, m'aimes tu plus que ceux-ci ? Alors Jésus lui dit : "Sois le pasteur de mes agneaux, de mes brebis" ».
Frères et sœurs, pour qui faut-il voter et comment voter ? J’arrive avec une semaine de retard mais c’est bien la question qui est posée dans cet évangile. Nous ne sommes pas à la télévision mais à Saint-Jean-de-Malte et l'évangile pose la question : quand il y a deux candidats, pour qui faut-il voter ?
En effet, le texte que nous venons de lire a un statut tout à fait particulier dans les évangiles. Chacun des évangélistes a raconté la vie de Jésus, la manière dont Il est mort, dont Il a enseigné la foi aux disciples et dont Il est ressuscité. Saint Jean n’est pas en reste là-dessus parce qu’il nous a proposé une vision extraordinaire de la personne et de l'identité de Jésus. Le cœur de l'évangile consiste à nous dire qui est Jésus Christ. C’est la question fondamentale que nous nous posons tous : si je suis là, pour qui est-ce, qu’est-ce que j’attends de lui ? Or, ce petit passage que nous venons de lire a été appelé l'épilogue de l’évangile de saint Jean, c’est-à-dire un petit commentaire pour préciser les choses. On a jugé bon d'ajouter à l'évangile un petit codicille qui nous parle de deux figures extrêmement importantes dans l'Eglise : Pierre – Simon fils de Jean comme l’appelle Jésus – et Jean – celui qui s'était penché tout près du Christ pour demander qui allait le livrer. Par conséquent, ils sont plus que des délégués à l'élection présidentielle, ils sont des figures qui ont marqué profondément l'histoire de l'Eglise.
Le texte nous raconte une histoire d'apparition dans laquelle il y a comme une mise en demeure de la part de Jésus : pourquoi y en a-t-il deux ? Pierre est le chef, on le connaît, on obéit au chef. Mais la question reste posée : qu’est-ce que Pierre ? Et pourquoi y a-t-il Jean ? Si Pierre est chargé de répondre à tous les problèmes, pourquoi faudrait-il un leader un peu contestataire sur les bords qui serait saint Jean. Qui choisir ? Ce n'est pas un détail. Dans les communautés chrétiennes de la deuxième génération, alors que les témoignages évangéliques commençaient à être rédigés et où on invitait les gens à croire et à adhérer à la foi en la personne de Jésus, la question se posait. Pierre est certes celui à qui le Christ a confié le troupeau mais à quoi sert Jean ? Pour les disciples de Jean, ce qu'il avait raconté, ce n’était pas rien ! C’est tellement étonnant que le récit met en avant la question de savoir pourquoi il y a un témoignage de Jean si important, si décisif.
Remarquons d’abord que Jésus ne dit pas : « Pierre m'aimes-Tu, pais le troupeau » ou « pais ton troupeau » ou « Je t'ai confié le troupeau ». Jésus dit : « Pais mes brebis, sois le pasteur de mes brebis ». Jésus ne dit pas que Pierre va remplacer le Christ. Beaucoup ont dit que Pierre était le vicaire du Christ au sens où il L’aurait remplacé, prenant ainsi la place de Jésus. Ce n’est pas vrai. Jésus est là, ce sont toujours ses brebis. Pierre est en quelque sorte un pasteur "à gage". C’est Jésus qui lui confie le troupeau mais Il ne lâche pas le troupeau pour autant. Quand nous disons que nous sommes catholiques, nous ne disons pas que nous sommes les fidèles du pape François. Nous sommes les fidèles de Jésus Christ qui a confié au pape François le troupeau de ceux qui croient en Lui. C'est une nuance importante : Pierre n'est pas le maître du troupeau, il est le pasteur, il s'en occupe, il est au service.
Quand on baptise, on ne dit pas : « Tu deviens disciple du Père, du Fils, du Saint-Esprit et du pape François ». On dit : « Tu deviens membre de l'Eglise et c'est le Christ qui t'apporte la plénitude de sa vie et qui te confie à Pierre pour qu’il veille à ce que tu gardes la foi de la façon la plus vraie et la plus authentique possible ». Voilà un malentendu écarté et nous le devons en grande partie à cet évangile qui est clair. Jésus pose trois questions comme Pierre avait renié trois fois. L'infaillibilité de Pierre n'est pas fondée sur le fait qu'il ne se trompe jamais mais sur le fait que le Christ veut lui rappeler qu'il s'est trompé trois fois et qu’il a trahi trois fois. L’Eglise est un curieux défi : nous faisons confiance à quelqu'un à qui le Christ a confié son troupeau, sans jamais se voiler la face ni essayer de dissimuler sa fragilité.
D’autre part, si on regarde de près le récit de la pêche, c'est Pierre qui a l'initiative. Il dit : « On va pêcher ». Il faut bien quelqu'un qui dirige la petite entreprise de mareyage de Capharnaüm. Les autres suivent. Pierre les entraîne mais il ne prend rien. Mais ensuite, ils prennent plein de gros poissons. Mais curieusement, qui reconnaît l'origine du miracle ? Ce n'est pas Pierre. C'est Jean qui dit : « C'est le Seigneur ». Autrement dit, cet évangile ne cherche pas à nous "dorer la pilule autoritaire". Certes, il faut que quelqu'un soit au service de tout le troupeau mais c'est Jean qui reconnaît le Seigneur.
Cet évangile nous dit que l'Eglise ne résulte pas d'un unanimisme "tous dans le même bateau, dans la même direction". Il y a une diversité fondamentale même au niveau le plus essentiel et le plus profond de l'orientation de l'histoire de l'Eglise. Ainsi, on a là une confrontation entre deux figures. La figure de Pierre est celle à qui le Christ confie la gestion pratique de ce troupeau, de tous ceux qui Lui appartiennent – comme Il n'est plus parmi les hommes, il faut bien qu'Il les confie à quelqu'un, Pierre dont la primauté n'est pas contestée. Mais cette primauté n'est pas une substitution à la responsabilité totale et absolue du Christ sur le troupeau de ceux qui croient en Lui. Une chose est d'avoir la responsabilité de l'unité, autre chose est de dire que c'est Pierre qui la fait. Il ne fait pas l'unité, il est à son service.
Une fracture consiste à reconnaître la diversité, Pierre et Jean, puis Pierre se met au travail et essaie de réduire la fracture. Comment fait-il ? Il tombe d’abord des nues. Jésus leur donne le signe même de l'unité : c'est Lui qui a préparé le repas comme il l'avait fait en Galilée lors du repas de la multiplication des pains et des poissons. C'est Lui qui retrousse les manches pour être le cuisinier. L'unité de l'Eglise, c'est la célébration de l'eucharistie. C’est pourquoi il est si beau de baptiser aujourd’hui Louison et Floriane dans le mystère de l’eucharistie. Il n'y a pas d'unité en dehors de l'unité eucharistique.
Ensuite, Jésus fait semblant de partir, Il s’en va pour rejoindre son Père dans les cieux ; les deux disciples le suivent, Pierre s'aperçoit que Jean est derrière lui. A Pierre qui se demande ce qu'on fait de Jean, Jésus répond : « S'il me plaît qu'il reste jusqu'à la fin du monde ». Réponse éminemment mystérieuse qui veut dire simplement : « Toi Pierre, Je t'ai confié le souci de l'unité de mon peuple, de mon troupeau pour que tu sois sans cesse au service de l'unité et de la communion de tous les membres du troupeau. Mais lui, il est là et ce n'est pas toi qui pourras le remplacer ». Pierre et Jean sont irremplaçables. Dans l'Eglise, on peut voter pour deux candidats différents. C'est l'avantage de l'Eglise, il y a une vraie liberté. A partir du moment où l’on est en face de Pierre et de Jean, nous avons d’abord le souci de la communion, de l’unité, mais en même temps, nous avons celui d'écouter ce que Jean nous dit : « C'est le Seigneur ». Pierre n'est pas celui qui dit toute la vérité tout seul. Pierre est celui qui dit la vérité, qui est au service de l'unité de tous les membres de la communauté.
Frères et sœurs, en baptisant Floriane et Louison, nous allons dire le Credo qui est le remède anti-fracture dans l'Eglise et ce remède nous dit que nous devons retrouver l'unité dans la confession de foi et dans la célébration de l'eucharistie. C’est ce que nous faisons aujourd’hui. C’est pour cela qu’on accueille les deux catéchumènes dans cette communion-là. Elles ne peuvent pas encore communier tout de suite contrairement à l’Eglise orthodoxe où les bébés communient dès qu’ils ont été baptisés. Cela veut dire qu’à partir du moment où on fait partie du peuple, on bénéficie de l'unité sacramentelle que donne la communion. C’est ce que nous allons renouveler tous ensemble, en redisant à la fois l’unité de notre foi, la reconnaissance que nous devons avoir sans cesse, avec Pierre le souci de l'unité mais en même temps en sachant que pour dire : « C'est le Seigneur », il faut des témoins comme Jean qui nous aident à discerner là où Il est, ce qu'Il est et ce qu'Il veut faire pour nous. Amen.