EGLISE, PLENITUDE BLESSEE

Ac 3, 13-15 + 17-19 ; 1 Jn 2, 1-5a ; Lc 24, 35-48
Troisième dimanche de Pâques – année B (18 Avril 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, habituellement dans les dimanches qui suivent la fête de Pâques, nous prêchons sur l’évangile parce que ce sont les récits de la résurrection du Seigneur. Il se trouve que nous avons choisi aujourd’hui l’évangile qui est le moins enrichissant par rapport à tout ce que nous avons déjà lu et découvert aujourd’hui. Je suppose que vous le connaissez déjà, et tous les petits épisodes relatés dans cet évangile vous étant déjà très familiers, je ne vais pas prêcher sur l’évangile.

Je vais prêcher sur une chose beaucoup plus importante parce qu’on n’en parle jamais, le récit des Actes des Apôtres que nous avons entendu tout à l’heure. En effet, une des dimensions de la résurrection du Christ, pardonnez-moi de le dire un peu brutalement, c’est que beaucoup de Juifs n’y ont pas cru. C’est ainsi. Vous allez voir que ça a beaucoup d’importance pour comprendre le mystère de l’Église.

Que se passe-t-il dans la première lecture que nous venons d’entendre ? Pierre, Jean et la petite communauté commencent à être un peu autonomes dans le milieu de Jérusalem. Ce sont les tout débuts. Un jour, Pierre et Jean montent au Temple. Ce sont de bons juifs qui vont à la prière au Temple. Ce faisant, ils rencontrent un homme impotent « dès le ventre de sa mère », c’est-à-dire à cette époque-là inguérissable. Cet homme est dépendant et mendie à l’entrée du Temple car c’est l’endroit qui rapporte le plus. Le boiteux fait l’aumône et Pierre avec beaucoup d’assurance regarde l’homme dans les yeux ; il le voit dans sa souffrance. Habituellement, lorsqu’on jetait une pièce dans la sébile des mendiants, on ne les voyait pas et on passait son chemin. Or là, Pierre et sans doute Jean avec lui, le regardent en vis-à-vis. C’est déjà toute une manière d’être et de signifier ce qu’il va se passer. Pierre ne va pas mettre en œuvre le processus de guérison comme on donne une piécette à un pauvre. « Je n’ai ni or ni argent mais ce que j’ai, je te le donne. Au nom de Jésus-Christ, lève-toi et marche ».

Cet homme est juif, il n’y a pas de raison de penser qu’il est déjà chrétien. Il est juif et Pierre lui dit : « J’ai un bienfait pour toi, et ce bienfait, je te le donne au nom de Jésus de Nazareth ». On pourrait se dire que c’est un peu de publicité. Mais il faut voir que Pierre prend un homme du peuple de Dieu qui ne croit pas, et il lui dit : « Au nom de Jésus Christ, lève-toi et marche ». Évidemment, il y a un attroupement et la nouvelle se répand d’un seul coup. Il y a une sorte d’exultation et le paralytique remis sur ses jambes mène la danse et part avec Pierre et Jean pour aller, non pas dans le Temple (seul le grand prêtre pouvait pénétrer à l’intérieur du Temple) mais dans la cour du Temple pour rendre grâce à Dieu.

On voit là manifestement un bienfait. Et les seuls à ne pas être contents sont les grands prêtres et leurs subalternes, ceux qui font le service de vigilance anti-émeute. On arrête donc Pierre et Jean et on les amène devant les autorités pour leur demander des comptes. Évidemment, la foule est encore rassemblée autour d’eux et Pierre prononce le discours que vous venez d’entendre. Cela n’a pas dû vous paraître très édifiant. On pourrait dire que c’est la grande anthologie de tous les textes chrétiens antisémites. « Vous ne vous rendez pas compte, vous avez tué l’auteur de la vie. Nous, nous donnons une véritable vie à ce pauvre homme. Vous, vous avez préféré un meurtrier, vous avez demandé Barabbas, alors que c’était le prince de la Justice etc. » Bref, tout l’attirail de ce que l’on a appelé plus tard, hélas, le déicide : « Vous, les Juifs, avez tué Dieu. C’est horrible, c’est affreux et nous sommes chargés de vous le dire ». Ce n’est pas très sympathique comme façon de parler mais Pierre ose le dire. C’est la première chose que j’aimerais noter. La mort de Jésus n’a pas été l’objet d’une omerta. On n’a pas dit que pour ne pas scandaliser la population de Jérusalem, il fallait dire que ça s’était mal passé etc. Non, « vous, comme membres du peuple qui étiez invités à accueillir Celui qui était venu vous apporter le salut, vous portez une responsabilité dans cette affaire ». C’est sans concession.

Et on enfonce le clou en disant : « Ce que vous deviez faire là, ça ne devait pas se faire puisque Dieu n’avait que des pensées de salut pour vous, et vous avez tout fait pour empêcher que la manifestation du salut se fasse. Non seulement vous avez fait une chose horrible, mais encore vous n’avez même pas pu la faire correctement. On est obligé de vous dire qu’aujourd’hui, c’est bien connu dans tout Jérusalem : ça a eu lieu ».

Vous comprenez bien tout ce que ce texte peut avoir de responsabilité lorsqu’il est lu de travers. Je prêche donc en tremblant aujourd’hui. Vous voyez la mécompréhension qu’il peut engager dans la relation entre notre Église et le peuple juif. La plupart du temps, on ne peut pas dire que les prédicateurs prennent très volontiers ce texte comme sujet de prédication les dimanches après Pâques. Pourtant, il est très intéressant d’abord parce que les apôtres ont le courage de témoigner de ce qu’il s’est passé. Aujourd’hui encore, dans l’Eglise, il est très difficile d’avoir le courage de dire ce qu’il s’est passé, ça ne va pas de soi. Donc, le témoignage de la vérité de la part des apôtres est absolument fondamental.

Le deuxième point est que Pierre dit la vérité. Il a raison de dire que par la main des grands prêtres a été ourdi un procès contre Jésus qui a abouti à une condamnation à mort. De plus, ce procès n’est pas terminé. Déjà, désigner ceux que l’on considère comme coupables est courageux, mais ajouter qu’aujourd’hui, on peut encore ressortir l’affaire et on peut accuser les grands prêtres, il faut beaucoup de courage. Quand les apôtres disent cela, ils savent pertinemment qu’il pourrait leur arriver malheur. D’ailleurs, en relisant les premiers chapitres des Actes des Apôtres, on lit que les apôtres ont des difficultés : ils sont jetés en prison, ils sont critiqués, on les met en garde en disant qu’ils n’ont pas le droit de prêcher au nom du Christ mort et ressuscité. Bref, on peut dire que l’affaire est terrible et que ce n’est pas réglé. Et précisément, ce n’est pas réglé. Ce qui est très étonnant.

Pourtant, l’envie ne leur a pas manqué de régler l’affaire. Je veux bien que l’on dise que l’antisémitisme n’avait pas attendu l’Église catholique pour se développer. Mais il est vrai que nous avons assez largement contribué à ce phénomène. Aujourd’hui encore, dans les sensibilités de certains membres de l’Église, ce n’est pas clair. On voit parfois un antisémitisme qui est d’autant plus dangereux et critiquable qu’il n’est pas critiqué. Il est quasiment instinctif. Ce n’est pas admissible.

Le problème n’est toujours pas réglé. Le procès est ouvert mais il n’est pas réglé parce que c’est Dieu qui l’a rouvert. C’est ce qui est étonnant. Si Jésus était mort, on n’en parlerait plus. Mais Jésus n’est pas mort, Il est ressuscité. Au sens où Lui-même a retrouvé la plénitude de cette puissance de salut qu’Il a reçue de son père, mais maintenant, Il a trouvé le moyen de la communiquer à ceux qui en ont besoin. Donc la guérison de ce pauvre impotent est le signe que Dieu ne lâche pas le peuple juif, puisqu’Il donne la guérison à l’un de ses membres. L’œuvre de salut que le Christ a inaugurée dans ses jours de vie publique avant qu’Il ne soit condamné, jugé et mis à mort, continue pour le peuple juif.

Ce qui est terrible, c’est que lorsqu’on lisait ça dans les tout premiers siècles, avec des membres juifs de la communauté, ça devait être immédiatement compris. Le récit n’était pas lu comme antisémite, mais comme le récit de l’amour définitif et de la patience non révocable de Dieu pour son peuple. La guérison de cet homme, c’est la guérison d’un juif qui n’a pas cru. Il n’est pas allé assister avec ses béquilles à la mort du Christ sur le mont Golgotha. Il n’empêche que tous les signes qui vont s’accomplir au début des Actes des Apôtres, sont toujours et plus que jamais la plénitude du pouvoir du salut de Dieu qui se manifeste.

Donc, la parole de Pierre et de Jean ne naît pas du prosélytisme (on efface le bilan et on arrête tout, vous recommencez et vous vous convertissez). Non, c’est Dieu Lui-même qui ne veut pas lâcher son peuple. Voilà le problème. Et nous, nous lisons cela comme une injustice de plus. Mais non, c’est Dieu Lui-même qui dit : « Dans l’état où ils sont, Je ne peux pas les lâcher ». Et c’est à cause de ce signe que Pierre et Jean comprennent ce qu’ils doivent dire. Ils doivent témoigner de la façon dont ça s’est passé. Pierre dit même à un moment : « C’est par ignorance. Cela vous dépassait. Mais aujourd’hui encore Dieu ne vous laisse pas tranquilles ».

Frères et sœurs, c’est une des choses qui me préoccupent beaucoup et j’aimerais que l’on puisse approfondir cette question à tout niveau de l’Église. Le vrai problème, c’est que le procès dure toujours. Nous ne pouvons pas dire qu’Israël ait acquiescé globalement à la proposition de salut de Dieu en Jésus-Christ. Et si nous relisons saint Paul, c’est bien le même problème qui est là. A la fin de sa carrière, Paul dit dans son Épitre aux Romains (où il écrit à des Juifs) : « Il y a une chose que je ne comprends pas : l’annonce aux Juifs ne marche pas ». Et il explique cela en disant que de cette manière, cela les a obligés à annoncer aux païens.

Vous rendez-vous compte de l’audace de la première communauté chrétienne ? Au lieu de proclamer des anathèmes contre les Juifs qui seraient déicides et qu’il faudrait éliminer, c’est l’inverse qui se produit. Nous souffrirons comme Église, comme disciples du Christ tant que le salut ne sera pas entré dans le peuple d’Israël, en vérité et en totalité. C’est ce que Paul dit explicitement au moment où il est invité à expliquer sa position. D’après lui, la fin des temps viendra lorsqu’Israël aura accueilli le salut. Par conséquent, le problème n’est pas simplement un problème de bien s’entendre et de ne pas se taper dessus. On y est à peu près parvenu mais l’enjeu est tout autre. Il ne suffit pas de calmer les choses et de lever un anathème. D’ailleurs il n’y a pas d’anathème.

Plus tard, l’Église a pris soin de condamner les protestants et les orthodoxes schismatiques, mais n’a rien dit sur les Juifs. Et lorsque grâce à Monseigneur de Provenchères, archevêque d’Aix-en-Provence, Jean XXIII a réussi à donner à Jules Isaac la possibilité de rencontrer les responsables du schéma qui allait traiter du problème de la relation avec les Juifs, la commission qui a été créée l’a été pour le dialogue avec les Juifs, et non avec les autres religions. Elle n’est pas exactement la même que pour le dialogue avec les protestants, mais elle n’est pas non plus celle du dialogue avec les musulmans ou les autres religions. C’est là le problème. L’Église n’a jamais pu se considérer comme désolidarisée d’Israël.

Nous avons tout ce qu’il faut : un pape, un collège épiscopal, des tas de commissions, mais une chose nous manque, c’est la racine. Il ne faut pas considérer l’Église comme une plénitude mais plutôt comme une plénitude blessée. Nous parlions dimanche dernier de la cicatrice. Là, la plaie est toujours ouverte. Et ce n’est pas une question de culpabilité, c’est le fait que Dieu ne cessera jamais de s’adresser à nous en même temps qu’il s’adresse à Israël. C’est comme ça. Le fait d’appartenir à l’Église est certainement un privilège pour les païens. Saint Paul dit que nous ne le méritions pas. Et le drame est que ceux pour qui Dieu était venu n’ont pas écouté ni accueilli cette parole. Et ce drame-là est comme les drames familiaux. Lorsqu’il y a dix frères et sœurs, quand bien même on est neuf à bien s’entendre, s’il y en a un avec lequel ça ne marche pas, le drame est inconsolable.

Frères et sœurs, aujourd’hui je pense que lorsque nous lisons ce texte, même si nous le lisons malheureusement un peu de travers, il faut véritablement que nous revenions à ce qui constitue la base même de notre foi : être croyant, ce n’est pas dire que nous sommes désormais indépendants d’Israël. Nous ne sommes même pas le nouveau peuple de Dieu. Nous sommes le peuple de Dieu blessé qui n’est pas capable d’assumer la plénitude que Dieu voulait nous donner parce qu’il nous manque le frère aîné.