LE GOÛT DU PAIN

1 Co 15, 20-28 ; Jn 6, 24, 35

Lundi de la troisième semaine de Pâques – C

(30 avril 2001)

Homélie du Frère Yves HABERT

 

J

e vous disais en commençant cette Eucharistie, cet air de printemps que nous avons humé, em­brassé, cet air de printemps qui nous a saisis à Lyon, dans cette primatiale quand nous chantions le chant de l'Epouse, le chant de la Bien-Aimée du Can­tique : "Voici, l'hiver est passé", quand nous nous réjouissions de ce don que le Seigneur a fait à son Eglise à travers cette liturgie. Mais la semaine précé­dente, j'étais chez un autre bourgeon, un autre rameau de ce véritable printemps de l'Église dont notre com­munauté aussi est un fruit, un rameau, j'étais donc dans une petite communauté, une école de prière et d'évangélisation qui s'appelle "Jeunesse Lumière". Une école qui est née en 1984, et qui a accueilli de­puis ces années, quatre cent quatre-vingts jeunes, qui ont donné chacun une année, certains sont revenus pour servir l'école. Je dis cela parce que j'ai person­nellement fait cette expérience de "jeunesse lumière", et durant ces deux années que j'y ai passé, une année comme jeune et une autre année comme responsable, j'ai été saisi par le pain. J'ai été saisi par cet évangile de Jean, chapitre six. C'est peut-être ce que j'ai em­porté avec moi au bout de ces deux années, c'est ce que j'ai compris profondément. C'est une école de prière et d'évangélisation, des jeunes pendant une année, vont partager le même pain, l'adorer dans la nuit, en vivre dans la communauté, célébrer tous les jours pour retrouver ce goût essentiel du pain, dans une certaine sobriété de vie, le pain, c'est toujours sobre, pour apprendre à se donner et à préférer Dieu à toutes choses et retrouver ce goût de l'essentiel, ce même goût que nous venons chercher ici tous les jours.

Mais il y avait aussi tout l'aspect évangélisa­tion, et c'est peut-être cet aspect-là qui m'a le plus marqué. Bien sûr, l'aspect communautaire, ne faire qu'un seul pain, en quelque sorte, l'aspect du don, de donner une année de sa vie, mais c'est l'aspect de l'évangélisation ... Et toute ma vie je me souviendrai de la Place de la Comédie à Montpellier, au mois de décembre, il faisait très froid, et l'on était dans la rue à inviter des jeunes à venir partager une veillée dans une église, j'étais avec mes petits tracts, on était deux par deux, et je rencontre un jeune qui était en train de sniffer de la colle, vous savez, de ces trucs qui sont épouvantables et qui démolissent complètement le système nerveux, pour chercher des rêves et échapper à une réalité. J'ai été vraiment saisi par ce jeune, toute ma vie, je m'en souviendrai. C'est peut-être comme saint Dominique et ce cathare une nuit à Toulouse, moi c'est ce jeune de la Place de la Comédie à Mont­pellier. Ce jeune, j'ai essayé de lui parler, mais il était déjà parti, il était ailleurs. Et le soir à l'office, on a lu un texte des Lamentations, c'est bien tombé. Ce texte dit : "Ils sont assis à terre, en silence, ont mis de la poussière sur leur tête, ont revêtu des sacs, ils disent à leur mère : où y a-t-il du pain tandis qu'ils défail­lent comme des blessés sur la place de la ville. Mon cœur est brisé, mon foie s'épand à terre pour le bri­sement de la fille de mon peuple. Debout, pousse un cri dans la nuit au commencement des veilles, répand ton cœur comme de l'eau pour la vie de tes petits en­fants". Et là, je crois que j'avais trouvé ma vocation, j'avais trouvé quelque chose qui correspondait vraiment à ce à quoi le Seigneur m'appelait, c'est donner ce goût du vrai pain qui descend de Dieu, ce pain qui est capable de redonner un sens à une vie et d'engager quelqu'un dans la voie du don, ce pain qui est capable de nourrir substantiellement celui qui en fait l'expérience. Ce texte des lamentations tout à coup, prenait une sorte d'actualité extrême. Et en même temps, c'étaient ces foules du chapitre sixième de saint Jean, ces foules qui cherchaient le vrai pain. Et plus profondément aussi pour donner une couleur à cette vocation, c'était cette question que je posais dans une classe un jour, en mission : "Pourquoi Dieu s'est-Il fait pain ?" Je m'attendais à ce qu'on réponde : pour qu'Il soit proche de nous, pour qu'Il partage notre vie de l'intérieur. Et il y a un jeune du fond, ces jeunes du fond qui ont parfois des remarques très éclairantes, ils ont une sorte de vivacité ou d'imagination que les élèves du premier rang n'ont pas, sans doute que c'était pour m'agacer, et ce jeune du fond m'a dit: "parce qu'il a faim".

Et ainsi, tout à coup, je découvrais aussi cette faim de Dieu de se donner, de se révéler à tous ses enfants qui pouvaient quelquefois à terre, mais qui pouvaient aussi debout, chercher du sens à leur vie. Tout à coup je découvrais que ce pain que Dieu nous donne, ce Fils de ce chapitre sixième de saint Jean, cela correspondait en fait en arrière-fond à une faim immense de Dieu, cette faim qui nous pousse aussi à le louer, à rentrer dans sa faim à Lui pour partager avec nos frères le Pain de Vie.

 

 

AMEN