LE SIGNE DE L'EUCHARISTIE

1 Co 15, 20-28 ; Jn 6, 24-35

Lundi de la troisième semaine de Pâques – A

(26 avril 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

ans un discours à la foule Jésus va annoncer l'eucharistie qui est le mystère pascal par excellence puisque, dans l'eucharistie, c'est à la chair du Christ ressuscité que nous communions. C'est cette chair du Christ ressuscité qui ensemence notre propre chair de résurrection et qui ainsi com­mence en nous la vie éternelle, notre propre résurrec­tion. C'est d'ailleurs ce que Jésus laisse entendre dans le passage que nous venons de lire et qu'Il dira de façon plus explicite dans celui que nous lirons de­main. "Le pain de Dieu véritable c'est celui qui donne la vie au monde, la vie éternelle", celle qui fait qu'on n'aura plus jamais faim, plus jamais soif. Plus expli­citement encore Jésus dira : "Celui qui mange ce pain, Je le ressusciterai au dernier jour." C'est dire que la multiplication des pains n'est pas simplement un pro­dige, un événement inattendu, merveilleux, extraordi­naire qui séduit les foules et transporte d'enthou­siasme les assistants. C'est même cela que Jésus re­proche à cette foule qui le poursuit autour du lac et qui a voulu se saisir de Lui pour le faire roi. Cette foule ne voit les choses qu'à ras de terre. Elle avait faim, Jésus lui a donné à manger. Cette manière de rassasier est extraordinaire, miraculeuse. Ils étaient nombreux dans le désert, il n'y avait en tout que cinq pains et deux poissons et Il a rassasié plusieurs mil­liers d'hommes. On va le faire roi. Jésus n'est pas de cet avis. Il s'enfuit tout seul dans la montagne. Et Il reproche à cette foule : "Vous Me cherchez parce que vous avez mangé du pain à satiété". Vous ne voyez les choses qu'au niveau du pain de ce monde, de la nourriture de la chair, mais ce que j'ai accompli est un signe. "Vous Me cherchez non parce que vous avez vu des signes mais parce que vous avez mangé du pain." Vous n'avez pas reconnu le signe qui se trouvait sous-jacent dans ce miracle.

Un signe c'est-à-dire quelque chose qui ap­pelle l'esprit à aller plus loin, à dépasser l'immédiat, à ne pas s'enfermer dans la surface des choses ce qui nous fait signe pour nous conduire vers un signifié, vers un mystère signifié, vers quelque chose qui n'est pas encore révélé mais qui se manifeste déjà à travers ce signe et se donne à connaître. Et quel est ce mys­tère que le signe de la multiplication des pains nous fait entrevoir ? C'est l'eucharistie. Jésus ne le dit pas encore, mais Il le dira bientôt. C'est l'eucharistie mais c'est d'abord Jésus-Christ Lui-même nourriture, Jésus comme nourriture du cœur, comme nourriture non pas de la vie de la terre, non pas de la vie du corps, non pas seulement de la vie du corps mais aussi de la vie du corps, non pas seulement de la vie de la terre mais de la vie éternelle, la vie qui dure pour toujours. Parce que ce pain, Jésus, si miraculeux soit-il, vient du ciel bien autrement que la manne à laquelle se référent les juifs car ils en sont toujours aux choses extraordinai­res, miraculeuses, merveilleuses. Après le miracle de la multiplication des pains, ils pensent tout de suite à la manne que Moïse leur avait donnée dans le désert. Ils ont toujours besoin de choses qui les émerveillent, qui les éblouissent. Nous aussi d'ailleurs nous som­mes toujours à la recherche de prodiges, toujours à la recherche de preuves. Jésus, Lui, nous parle de mys­tère ce qui est tout autre chose, non pas du clinquant qui brille mais quelque chose qui nous invite à l'inté­rieur, qui nous invite au plus profond. Et le pain le plus profond n'est pas celui qui pourrait rassasier les foules si nombreuses soient-elles mais le pain vérita­ble est celui qui nourrit l'homme tout entier dans sa plus grande profondeur. "Je suis le pain vivant ! Je suis le pain qui vient du ciel !" non pas en un sens plus ou moins mythique, non pas en un sens spirituel désincarné, mais le pain de la vie véritable, le pain de la vie totale, de la vie éternelle, de la vie qui englobe l'être tout entier, de la vie qui n'est pas simplement temporaire, de la vie qui n'est pas seulement corpo­relle et qui, pour cette raison, dépasse les limites du temps et de la matière les limites de ce monde. Une vie qui fait vraiment vivre, une vie qui donne des raisons de vivre, une vie qui conduit aux sources pro­fondes de l'être, une vie qui alimente en nous l'essen­tiel, une vie qui nous prend à la plus grande profon­deur de nous-même.

Tel est le Christ ! Et le pain n'est plus qu'une image, ou plus exactement qu'un signe, un symbole qui nous conduit à travers la présence vers une pré­sence plus mystérieuse, plus intense, plus profonde, plus radicale. Jésus est le pain vivant. Savons-nous nous nourrir en profondeur de Jésus ? Est-ce que nous savons faire de Jésus l'aliment de notre vie ? Est-ce que nous savons placer Jésus au cœur de notre cœur, au cœur de notre existence pour qu'Il donne un sens, pour qu'Il donne consistance, densité, épaisseur à tout ce que nous sommes pour que nous ne soyons pas simplement des êtres biologiques, des êtres psycholo­giques, tirés de-ci de-là par nos désirs, mais des êtres intérieurs qui touchent les réalités profondes et qui s'en nourrissent et y établissent leur demeure.

"Celui qui Me mange, Je demeure en lui et il demeure en Moi et il demeure pour la vie éternelle." Demeurer, non pas simplement habiter temporaire­ment mais s'établir, vivre de façon définitive, stable, intense. Est-ce que nous nous nourrissons du Christ vraiment ? Est-ce que le Christ est le pain de notre vie ? Est-ce que c'est vraiment Jésus qui vit en moi ? Et pas seulement moi qui vis en pensant à Lui ou à côté de Lui ou en l'oubliant ? "Ce n'est plus moi qui vit mais c'est le Christ qui vit en moi" dira saint Paul. Est-ce que Jésus est ma vie ? Est-ce que Jésus est la profondeur de mon être ? Est-ce qu'Il est au centre de ce que je suis pour illuminer toute ma vie, toutes les circonstances mêmes les plus quotidiennes de ce que je vis ?

Que ce geste de l'eucharistie soit pleinement significatif d'une nourriture totale, pas simplement signifiée, mais d'une nourriture qui nous prend au plus intime de nous-même et qui transforme notre vie en vie éternelle.

 

 

AMEN