LE PAIN
1 Co 15, 1-10 ; Jn 6, 1-15
Lundi de la troisième semaine du temps pascal – C
(14 mai 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN
|
J |
e voudrais réfléchir avec vous sur la façon dont un chrétien doit aborder ce que nous appelons "le pain", puisque c'est de cela qu'il est question dans cette multiplication des pains.
Dans le Notre Père, nous disons plusieurs fois par jour à Dieu : "Donne-nous notre pain quotidien." Pour les Pères de l'Église qui étaient des gens autant spirituels que réalistes, il a toujours été évident que si ce "pain quotidien" désigne bien sûr l'eucharistie, le pain du jour de Dieu, il désigne aussi le pain matériel. Il désigne aussi cette réalité tout à fait prosaïque de ce dont nous avons besoin, chaque jour, pour vivre. Ainsi le mot "pain" n'est pas à comprendre dans le sens restrictif de la nourriture de notre corps, mais il faut élargir cette notion de pain à tout ce dont nous avons besoin pour vivre : les choses pour nourrir notre corps, celles pour nourrir notre cœur, celles aussi dont notre intelligence a besoin pour nourrir notre réflexion, en définitive, tout ce que notre vie quotidienne attend des choses de ce monde pour pouvoir assurer sa croissance, mais aussi son bien-être, son plaisir, sa sécurité, personnellement et les uns avec les autres.
Ces choses-là, nous les demandons à Dieu : "Donne-nous, chaque jour, ce dont nous avons besoin pour vivre notre vie matérielle. Pour vivre cette vie qui vient de Toi, donne-nous ces réalités qui viennent aussi de Toi, parce que avant de créer l'homme Tu avais créé toutes ces choses pour que l'homme puisse, en les utilisant, se nourrir et grandir." Chaque jour, en tant que croyants, nous demandons à Dieu notre pain quotidien. Or dans le monde actuel dans lequel nous vivons, le pain est une réalité profane, c'est une réalité de l'ordre de la matière, car nous le savons bien ce monde, en tout cas dans ce qui apparaît, notre culture occidentale a perdu ce sens où tout est sacré où toute chose, même la plus matérielle, porte en elle une dimension, si ce n'est spirituelle en tout cas transcendantale. Le monde d'aujourd'hui "utilise" (j'emploie ce mot à dessein) les choses. Nous les employons, nous les utilisons, parce que nous en avons besoin. Ces mots d'utilisation, de besoin, sont d'un ordre qui est strictement profane et utilitaire. Nos contemporains ne saisissent plus la réalité matérielle des choses, la réalité intellectuelle des choses, la réalité affective de leur vie comme quelque chose qui a une dimension sacrée, comme quelque chose qui porte en elle une réalité plus large que la seule réalité visible, utilitaire de la matière, que cette matière soit ce que nous mangeons, ce dont nous avons besoin pour notre culture, ou même nos sentiments pour notre vie affective.
Or pour nous chrétiens, on ne peut pas aborder de cette façon-là les réalités les plus profanes ou les plus matérielles du monde, car, pour nous, elles portent un sceau. Elles ont été données à l'homme par Dieu, elles ont été créées par Dieu, elles représentent donc, pour nous, la totalité en ses diverses facettes du don que Dieu veut nous faire. Et cela pour la vie la plus ordinaire, pour notre vie biologique, pour notre vie affective, pour notre vie intellectuelle, pour tout ce dont nous avons besoin chaque jour. Ainsi, lorsque nous demandons "le pain quotidien" , au fond, nous demandons à Dieu de renouveler sans cesse ce don multiforme qu'Il nous a fait, au début. Nous demandons à Dieu de recevoir ce qu'Il veut nous donner, non pas uniquement pour "l'utiliser", mais en tant qu'un bien qui vient de Dieu. Et nous établissons ainsi avec les choses, pas simplement une relation utilitaire et profane, mais une signification spirituelle, une signification où nous reconnaissons dans les choses les plus ordinaires, cette présence d'un Dieu qui vient pourvoir Lui-même à tous nos besoins.
Ainsi, si nous demandons à Dieu d'être nourris, d'être plongés dans les réalités affectives, intellectuelles, c'est parce que nous reconnaissons que, dans la matérialité même du monde, il y a cette présence d'un Dieu qui donne. Et souvent, nous nous arrêtons au don sans remonter au donateur. Or, toutes choses, parce qu'elles viennent de Dieu, sont le creuset d'une louange, d'un remerciement, d'une action de grâces. Et c'est d'ailleurs dans l'action de grâces que toutes ces choses matérielles, symbolisées par le pain, nous serons rendues glorifiées dans le corps du Christ. Ainsi, lorsque nous demandons ce "pain quotidien", nous nous adressons vraiment à Dieu comme Créateur de toute chose et comme Donateur de tout bien, dans une vision globale de l'homme et de ses besoins. J'aime rappeler cette prière de l'auteur du livre des Proverbes qui s'adresse à Dieu : "J'implore de Toi deux choses. Ne les refuse pas avant que je meure. Eloigne de moi mensonge et fausseté. Ne me donne ni pauvreté ni richesse, Mais laisse-moi goûter ma part de pain, de crainte qu'étant comblé, je ne me détourne et ne dise :"Qui est le Seigneur ?" ou encore qu'étant indigent, je ne dérobe et ne profane le nom de Dieu."
L'important n'est donc pas d'être économiquement riche ou pauvre, mais c'est de recevoir toute chose comme un don de Dieu. Il ne faut pas que la richesse nous fasse dire : "Je n'ai pas besoin de Dieu", ni que la pauvreté nous fasse dire : "Dieu ne s'occupe pas de moi".
Ainsi, frères et sœurs, lorsque chaque jour nous demandons à Dieu notre "pain quotidien" que cette prière nous aide à recevoir chaque chose de la main de Dieu, et ainsi à nous inscrire plus profondément, non pas dans une réalité purement profane ou matérielle, mais à l'intérieur même d'une réalité qui porte en elle-même le don d'un Dieu. Et comme nos frères juifs, il faut recevoir toute abondance comme signe de la bénédiction, de la miséricorde et de la tendresse de Dieu et l'en remercier.
AMEN